Nous avons lu… “Rocket Billionaires”, de Tim Fernholz (2018)

Nous avons lu… “Rocket Billionaires”, de Tim Fernholz (2018)

CONTEXTE HISTORIQUE ET NOUVEL ORDRE SPATIAL

1. Le milieu des années 1990 voient de nombreux phénomènes avoir des effets conjointement (la baisse des crédits de la NASA, l’abondance de capitaux générés par l’économie numérique) pour laisser place à de nouveaux acteurs dans le spatial. La NASA recherche de nouvelles solutions à moindre coût pour remplacer les lanceurs lourds utilisés jusque-là par le ministère de la Défense américain. Le gouvernement américain réévalue alors sa stratégie spatiale. Dans le même temps, Bill Gates et Paul Allen dominent le marché du numérique avec Microsoft et Jeff Bezos lance Amazon.

2. La révolution numérique aurait de surcroît généré des ingrédients supplémentaires et favorables à l’exploration spatiale : des flux massifs de capitaux et des « geeks » impatients. Par ailleurs, la prolifération des solutions satellitaires pour l’échange d’informations a nécessité davantage de fusées pour placer les satellites en orbite. Les constructeurs traditionnels tels que Lockheed Martin, Mc Donnel Douglas et Boeing se sont lancés dans la course espérant baisser leurs coûts de production mais d’échec en échec la facture s’élèvera à 3,5 Mds USD pour la NASA qui compte six lancements ratés en deux ans.

3. Financièrement la NASA n’a pas pu suivre. La sonnette d’alarme a été tirée au début des années 2000. La NASA cherche alors le renforcement des partenariats public-privés dans l’industrie spatiale. Tim Fernholz rappelle que c’est sous l’ère Reagan que les premières lois encourageant le commerce dans l’espace voient le jour. Pour l’auteur, la NASA aurait toujours compté sur le secteur privé pour le développement de ses produits, de la capsule Mercury au Discovery. Elon Musk interviewé à ce sujet par l’auteur remarque que « tout comme la DARPA a servi d’impulsion initiale à Internet et a pris en charge une grande partie des coûts de développement d’Internet à sa création, il se peut que la NASA ait essentiellement fait la même chose en dépensant de l’argent pour construire des technologies fondamentales qui sont accélérées par les entreprises privées d’une manière spectaculaire ».

4. L’Administration Bush marque une accélération de l’intervention du secteur privé dans l’espace. L’accident de la navette spatiale Columbia en 2003, entraînant la mort de son équipage, remet en cause l’utilisation de la navette spatiale américaine. Les retards accumulés décident la NASA à lancer le développement par le secteur privé d’un engin chargé exclusivement du transport en orbite basse des astronautes. Le programme COTS (Service de transport commercial en orbite), mis sur pied en 2006, vise à confier à des opérateurs privés à la fois le transport de fret et celui des astronautes. En 2004, SpaceShipOne est le premier avion expérimental privé américain ayant volé dans l’espace à plus de 100 km d’altitude. En grande partie financé par Paul Allen, en dehors de tout cadre gouvernemental, cet engin a démontré qu’il était possible de concevoir et de gérer un petit engin capable d’un très court séjour dans l’espace. Cette réussite inaugure l’ère du tourisme spatial.

5. Le mandat du président Obama s’inscrit dans le même esprit avec une amplification de la crise liée au non-remplacement du vaisseau spatial et la dépendance russe. La NASA a alors déjà dépensé 4,8 Mds USD sur des tentatives ratées. L’agence lance le programme Commercial Crew Development dit CCDev (Service de transport commercial en orbite) pour sélectionner de nouvelles entreprises susceptibles de travailler immédiatement sur le transport de passagers. CCDev inaugure comme le programme COTS une nouvelle façon de travailler de la NASA avec les industriels chargés de développer les véhicules spatiaux. Les critères retenus par la NASA sont (i) la faisabilité technologique (ii) la pérennité du business model dans le temps et (iii) la capacité à lever des fonds non gouvernementaux à l’avenir. Space X est retenu. La NASA bénéficie d’une partie du stimulus du plan de relance de l’économie américaine de 2011 et c’est grâce à ce plan que Boeing, United Launch Alliance et Blue Origin reçoivent des financements de recherche. Tim Fernholz explique que ce n’est pas tant l’argent que le partage d’informations et de bonnes pratiques, entre la NASA et le secteur privé qui a été déclencheur. La destruction du lanceur Falcon 9 de Space X le 28 juin 2015 porte cependant un dur coup à tous les partenariats publics privés, privant la NASA de moyens, pour au moins un certain temps, de transport pour approvisionner l’avant-poste orbital.

6. Donald Trump promet d’assurer l’hégémonie des Etats-Unis pour l’exploration de la Lune et de Mars. Le livre paru en mars 2018 n’aborde pas les contours de cette politique en détail mais met en exergue l’adaptabilité des milliardaires de l’espace aux nouveaux besoins exprimés par les autorités publiques.

DES HOMMES, DES REVES ET DES RIVALITES

Tim Fernholz, comme Christian Davenport dans son livre Space Barons, Elon Musk, Jeff Bezos and the Quest to colonize the Cosmos (2018), consacre 80% de son enquête à Elon Musk et Jeff Bezos : leur passion pour l’espace, leurs ambitions et leur sens de l’entrepreneuriat. Alors que SpaceX est connu du grand public avec ses nombreux tests médiatisés, Blue Origin est plus discret, peu structuré au départ, et était plutôt une sorte de think tank jusqu’en 2003 avant que de nombreux ingénieurs ne rejoignent l’entreprise.

7. Elon Musk a deux objectifs : (i) rendre possible une civilisation multi-planétaire en établissant une colonie sur Mars pour protéger l’humanité et (ii) réduire les coûts d’accès à l’espace. Après la vente de Paypal, Elon Musk émet l’idée d’aller sur Mars. Il investit personnellement 100 M USD dans SpaceX et évite initialement la faillite de peu grâce à des contrats de développement avec la NASA et le Pentagone. En outre, Musk a recouru à l’aide d’anciens partenaires tel que Peter Thiel. L’intérêt des VCs de la Silicon Valley pour le spatial est aussi croissant selon l’auteur (2.5 Mds USD investis en 2017). Selon Elon Musk, pour gagner un peu d’argent dans l’espace, il faut commencer avec une large fortune. C’est ainsi que Space X cherche à diversifier son offre existante (i.e. vaisseau spatial avec équipage, fusée réutilisable) pour se lancer sur le service de l’Internet satellitaire (comme OneWeb). L’ambition de Musk est de fournir Internet aux hommes qui seront envoyés sur Mars, un projet à 10 Mds USD. Google investit 1 Mds USD dans Space X en 2015 et en détient 10%. Les revenus anticipés sur ce segment sont de l’ordre de 10-15 Mds USD en 2025.

8. Jeff Bezos, passionné par l’espace depuis toujours, crée Blue Origin en 2000 deux ans avant SpaceX (2002). Selon lui, la terre doit être préservée comme un parc national et l’espace doit être un relai où les hommes vivent et travaillent, c’est un visionnaire. Après 18 ans d’existence, la rentabilité de Blue Origin est questionnée même si Amazon est l’une des entreprises les plus puissantes au monde et son PDG l’homme le plus riche de la planète. Tim Fernholz indique qu’il n’est pas tout à fait exact de dire que Jeff Bezos vend annuellement 1 Md USD d’actions d’Amazon pour les réinvestir dans Blue Origin. Tout comme Elon Musk, Jeff Bezos poursuit l’objectif de développer de nouvelles technologies permettant d’abaisser le coût d’accès à l’espace. Ainsi, Blue Origin développe le New Shepard une fusée monoétage destinée au tourisme spatial qui a effectué son premier vol en 2015. La société participe au début des années 2010 au programme CCDev de la NASA. Blue Origin est sélectionnée par United Launch Alliance en 2015 pour fournir la propulsion principale de son futur lanceur lourd. Fin 2016, Jeff Bezos annonce le développement d’un nouveau lanceur, le New Glenn, lanceur lourd qui sera capable de placer 45 tonnes en orbite basse.

9.    Le « recyclage » des éléments déjà envoyés dans l’espace est au cœur du business model des acteurs privés se lançant à la conquête de l’espace. Comme le rapport l’auteur, l’idée de pouvoir réutiliser plusieurs éléments clefs des fusées, au lieu de les détruire à chaque vol, a été développée par Space X. Ce pari de rupture technologique a expliqué pourquoi Space X a poursuivi Blue Origin en justice sur un brevet concernant une technologie réutilisable initialement pensée pour Falcon 9 (Space X). Le transport humain dans l’espace est également un terrain concurrentiel pour Blue Origin (New Shepard) et Space X (Falcon 9). Blue Origin est certes moins avancé que son concurrent mais sait pouvoir compter sur la fortune de Jeff Bezos, la fortune d’Elon Musk étant nettement plus limitée. Boeing reste aussi dans le jeu : il est plus cher mais aussi plus sûr aux yeux de la NASA.

Commentaire :

Tim Fernholz décrit l’émergence du nouvel ordre spatial d’une manière très documentée retraçant 20 ans de succès et d’échecs de la NASA. Le changement d’attitude de la NASA en 2010 et son contrat avec Space X est un point d’inflexion majeur. Elon Musk a relevé le défi mais a pris tous les risques. Réciproquement, lui comme d’autres peuvent compter sur un soutien public massif (lancements de satellites pour la NASA et l’armée).

Les milliardaires de l’espace sont certes de grands rêveurs mais ils cherchent aussi un retour sur investissement qu’ils trouveront grâce aux infrastructures spatiales (GPS, télécommunications). Le tourisme fait aussi partie des possibilités. L’exploitation minière des astéroïdes relève encore seulement d’un projet à échéance lointaine.

Même si l’ouvrage traite exclusivement de l’économie spatiale américaine, peu est dit sur la protection des intérêts nationaux et la défense en général. Tim Fernholz évacue le sujet en expliquant que ces questions géopolitiques n’intéressent pas les entrepreneurs milliardaires de l’espace. Enfin, 90% du récit est dédié à l’histoire de la conquête de l’espace et non au futur de celle-ci alors que de grandes restructurations sont à anticiper dans ce secteur et que les enjeux de gouvernance sont nombreux, beaucoup de ressources étant aux mains de quelques-uns qui ne pensent pas nécessairement aux effets négatifs que peut engendrer la conquête spatiale pour l’humanité.

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