Nous avons lu … Crashed: How a Decade of Financial Crises Changed the World, d’Adam Tooze

Nous avons lu … Crashed: How a Decade of Financial Crises Changed the World, d’Adam Tooze

Chercheur spécialisé en histoire de l’économie et enseignant à l’université de Columbia à New York, Adam Tooze analyse dans son dernier ouvrage les crises déclenchées il y a dix ans par les marchés financiers au prisme des actions mises en œuvre aux États-Unis et en Europe pour les résoudre et de leurs effets durables sur l’ordre du monde.

 

1. La première partie du livre est consacrée aux prémices de la crise financière de 2008 et aux erreurs d’interprétation commises à son égard. Adam Tooze y analyse les difficultés rencontrées par les économistes et les décideurs pour identifier les symptômes de la crise et en cerner les effets mondiaux. Aux États-Unis, la crainte d’une crise financière, répandue dès le milieu des années 2000, n’a pas permis d’anticiper la faillite à venir de Lehman Brothers car l’attention s’est focalisée sur le niveau d’endettement public et sur le déficit courant, notamment vis-à-vis de la Chine («twin deficits»). Cette erreur d’appréciation a contribué à occulter les risques sous-jacents à la titrisation du marché immobilier. En Europe, le risque de contagion de la crise née aux États-Unis n’a pas tout de suite été compris, malgré l’exposition importante des banques, notamment allemandes, au marché américain des subprimes. Selon l’auteur, la crise qui a affecté la zone euro après les États-Unis a été présentée à tort comme une crise des finances publiques, alors qu’elle était d’abord la conséquence d’un surendettement des acteurs privés.

 

2. Adam Tooze compare ensuite les différences dans la gestion de crise entre les États-Unis et l’Europe. Un dénominateur commun de part et d’autre est la demande populaire d’une intervention étatique pour corriger les errances du marché, en rupture avec l’idéologie libérale dominante depuis les années 70. L’auteur l’explique par la gravité inédite du problème, se démarquant ainsi d’analystes comme P. Krugman qui y voyaient une réplique du krach de 1929 mais de moindre intensité. Selon A. Tooze, la spécificité de la crise déclenchée en 2008 tient à la fois à sa propagation à l’ensemble de la sphère financière et à sa transmission à l’économie réelle. Surtout, la gravité de la situation a provoqué, des deux côtés de l’Atlantique, une intervention publique sans précédent dans l’histoire du capitalisme, fût-elle en grande partie improvisée. Si les États-Unis ont d’abord misé sur l’efficience du marché (Bear Stearns), la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 a contraint l’administration Bush puis l’administration Obama à intervenir massivement, avec le soutien de la Fed. En Europe, la décision d’une intervention publique a certes été prise plus rapidement (soutien aux banques irlandaises) mais son intensité et, ce faisant, son efficacité, ont été moindres en l’absence d’un décideur européen au niveau fédéral capable de dépasser les divisions internes. Selon A. Tooze, c’est la menace d’un effondrement imminent de plusieurs États (Grèce, Italie, Espagne) qui a finalement servi de catalyseur au rapprochement entre Paris et Berlin pour réformer la zone euro.

 

3. La crise, en se propageant à l’ensemble des économies, a fait naître un nouvel ordre mondial. Si elle n’a pas remis en cause l’hégémonie économique, financière et monétaire des États-Unis et l’a peut-être même renforcée en réorganisant le système financier mondial autour de la Fed, la crise déclenchée en 2008 a néanmoins modifié les rapports de force entre puissances. Son principal bénéficiaire en a été la Chine, comme en témoignent l’augmentation de sa détention de titres de dette publique américaine, le renforcement de ses liens avec les places financières occidentales et enfin son intégration au G20. Tout en soulignant la résilience du modèle administré chinois après 2008, A. Tooze s’inquiète toutefois des risques nouveaux que fait désormais peser la financiarisation de la Chine, citant par exemple le krach boursier de Shanghai en 2015 qui a affecté les bourses mondiales. L’auteur explique également que la crise financière déclenchée aux États-Unis en 2008 a produit deux conséquences géopolitiques majeures en Russie : un rapprochement économique avec la Chine au détriment des États-Unis et la réalisation de ses aspirations nationalistes. A. Tooze voit ainsi le conflit ukrainien de 2013-2014 comme une des conséquences indirectes de la crise de 2008.

 

4. Dix ans après son déclenchement, la crise financière produit encore de nombreux effets secondaires. A l’instar de la Russie, l’Europe et les États-Unis ont également connu une résurgence des thèses nationalistes à partir des années 2010, facilitée par la remise en cause de l’État-Providence durant la crise financière. En Europe, le sentiment que les réponses institutionnelles à la crise ne fonctionnaient pas a considérablement affaibli la confiance des citoyens dans l’UE et a bénéficié aux souverainistes lors des élections parlementaires européennes de 2014. Cette défiance vis-à-vis d’un fédéralisme européen a culminé avec le virage eurosceptique pris par la Pologne puis avec le référendum britannique de juin 2016, qu’A. Tooze interprète comme un rejet du marché unique européen mais pas nécessairement de la mondialisation. Aux États-Unis, une partie de la population, en particulier dans les États du Midwest, s’est sentie lésée par le sauvetage des institutions financières au moment où leur propre situation économique se dégradait (la ville de Détroit se déclare en faillite en juillet 2013). L’aggravation des inégalités a alimenté l’impression d’une classe dirigeante au service de la finance et provoqué une recomposition du paysage politique avec, d’une part, l’éclatement du parti démocrate entre son aile sociale (Occupy Wall Street) et son centre « globaliste » incarné par H. Clinton et, d’autre part, la radicalisation du parti républicain sous l’impulsion du Tea Party. L’élection de 2016 a, dans un premier temps, consacré ce mouvement hostile aux élites politiques et financières, en élisant un candidat « hors système » ayant notamment fait campagne contre Wall Street. Une fois élu, D. Trump a ensuite contribué à conforter l’idée d’une collusion entre l’action publique et les intérêts privés, via par exemple sa politique de dérégulation économique.

 

Commentaire :

De cet ouvrage de 700 pages, il ressort trois messages principaux : i) le caractère transfrontalier, multicanal et inédit de la Grande Récession a été minoré dans les récits nationaux, tant aux États-Unis qu’en Europe ; ii) il existe un continuum entre la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 et l’apparition d’un nouvel ordre mondial dix ans plus tard, symbolisé entre autres par la nouvelle puissance chinoise et iii) la crise, initialement financière, a muté en une crise sociale, politique et démocratique, dont l’élection de Donald Trump et le Brexit seraient les dernières « métastases ».

En sa qualité d’historien, A. Tooze privilégie une analyse globale et multidimensionnelle de la décennie écoulée à une approche purement factuelle. Il en découle une démonstration documentée de l’interaction étroite entre le système financier et le politique, pour arriver à la conclusion que le second n’a pas été capable de corriger les problèmes provoqués par le premier. Comme Européen, A. Tooze regrette les divisions politiques au sein de l’UE qui ont fait obstacle à une résolution plus efficace de la crise. Il se garde toutefois d’être prescriptif à l’égard des décideurs, ce qui constitue le principal grief que le lecteur pourra lui adresser.

Par T. Mheryan

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