Flash Tech n°2018-3

Flash Tech n°2018-3

Crédit photo : Javier Morales

SOMMAIRE

Régulation et gouvernance

Le procès Department of Justice contre AT&T et Time Warner a commencé

La Maison Blanche a présenté le bilan annuel de sa politique de soutien à l’innovation

Conformité du service « WHO IS » vis-à-vis de la RGPD : David Redl a précisé la position américaine

D. Trump a bloqué le projet de rachat de Qualcomm par Broadcom

La Federal Election Commission cherche à encadrer les publicités politiques en ligne

Technologies

Ordinateurs quantiques : Google a présente un processeur à 72 qubits quantiques

Entreprises

Cambridge Analytica aurait eu accès aux données de 50 millions utilisateurs de Facebook

BlackBerry contre Facebook : nouvelle bataille de brevets dans le secteur tech ?

Uber suspend le test de ses véhicules autonomes après la mort d’un piéton

Après Zscaler, Spotify et Dropbox pourraient être les prochaines IPO marquantes du secteur

Relais d’opinion

Theranos : le mirage idéal-typique de la Silicon Valley, selon des éditorialistes américains

A South By South West (SXSW), l’IA et les plateformes numériques largement discutées

Un accueil réticent pour la proposition de la Commission sur la fiscalité du numérique


REGULATION ET GOUVERNANCE

Le procès Department of Justice (DoJ) contre AT&T et Time Warner a commencé

Le DoJ avait déposé un recours en justice en novembre 2017 afin de bloquer le rachat du groupe médias Time Warmer (CNN, HBO, …) par l’entreprise de télécommunications AT&T (également propriétaire de la chaîne DirecTV) pour un montant estimé à 85 Mds USD. Pour le DoJ, cette intégration verticale donnerait à AT&T un pouvoir

de marché suffisamment important pour être en mesure de renforcer les barrières à l’entrée du marché du divertissement et pénaliser, in fine, le consommateur avec des prix plus élevés. Pour AT&T et Time Warner, l’opération se justifie par un souci de compétitivité de leur offre dans un secteur du divertissement où les circuits de distribution sont bousculés par des plateformes numériques comme Amazon et Netflix, lesquelles proposent également des contenus originaux en ligne.

Ce procès est particulièrement suivi car, jusqu’alors, les autorités antitrust américaines (DoJ, Federal Trade Commission, Federal Communications Commission) limitaient principalement leur attention aux opérations entre entreprises du même marché (intégration horizontale). Par exemple, en 2011 le rachat de NBC Universal par Comcast avait été autorisé par l’administration Obama sous réserve de s’engager à ne pas développer certaines pratiques commerciales jugées anti-compétitives.

Enfin, ce procès intervient dans un contexte de renouveau du débat sur l’anti-trust aux Etats-Unis, sous l’essor d’acteurs dominants dans le numérique, laissant la porte ouverte à ce qu’après l’intervention du juge, dans un horizon de moyen-long terme, le pouvoir législatif intervienne.

L’Office of Science and Technology Policy (OSTP) a présenté le bilan annuel de sa politique de soutien à l’innovation

Dans un document diffusé le 7 mars 2018, l’OSTP a mis en avant les réalisations en faveur de la science et des nouvelles technologies sous la présidence Trump. L’OSTP a souligné l’engagement de l’exécutif sur ces sujets en rappelant que la présidence (i) a demandé le maintien des budgets fédéraux en matière de recherche fondamentale ; (ii) a mis en place un conseil dédié à la modernisation et la cybersécurité des administrations publiques (Office of American Innovation) ; (iii) a continué à défendre les positions américaines sur l’économie numérique (ex. : libre circulation des données, intégration de la « protection des technologies émergentes » dans la stratégie de sécurité nationale) ; (iv) s’est engagé à faciliter le déploiement de la 5G, mais également à améliorer la couverture nationale en termes d’accès internet haut débit en particulier dans les communautés rurales.

Cette communication intervient dans un contexte où les interrogations sur le partage des responsabilités entre l’OSTP et l’Office of American Innovation se mêlent aux craintes sur le maintien des budgets des programmes de recherche fédéraux en matière de développement durable.

Par ailleurs, si les observateurs saluent les initiatives prises en matière de cybersécurité et d’harmonisation des règles relatives à l’expérimentation des véhicules autonomes, l’absence notable d’une nomination politique à la tête l’OSTP est régulièrement regrettée. Le bureau est actuellement dirigé par le directeur-adjoint Michael Kratsios qui supervise une équipe d’une cinquantaine de personnes, soit deux fois moins que sous la présidence Obama.

Conformité du WHOIS vis-à-vis de la RGPD : David Redl a précisé la position américaine

Le responsable de la National Telecommunications and Information Administration (NTIA) David Redl a précisé la position américaine sur certaines évolutions en cours à l’ICANN (l’organisme multipartite qui gère notamment les noms de domaine), quelques semaines après en avoir fait l’une de ses priorités à l’international (cf. Flash Tech n°2018-2). Parmi ces évolutions, l’ICANN travaille actuellement sur la mise en conformité du service WHOIS vis-à-vis du règlement de protection des données dans l’Union européenne (RGPD). Pour rappel, WHOIS est un service qui rend accessible à tous des informations sur les propriétaires d’un nom de domaine (nom, prénom, adresse, email, …). Le point de tension identifié est le fait que la publication de ces informations personnelles rend possible utilisation indiscriminée, ce qui est proscrit par le RGPD. La solution privilégiée actuellement au sein de l’ICANN est la mise en place d’un double accès : un accès public à un minimum de données (localisation, date de création, …) et un accès complet aux données réservé à des « entités légitimes » qui restent à définir (services de renseignements, cabinets d’avocats, …). Lors d’une réunion de l’ICANN à Puerto Rico, D. Redl a déclaré que les « Etats-Unis n’accepteront pas une situation dans laquelle les données du service WHOIS ne sont plus accessibles ou très difficiles d’accès pour des autorités légitimes ». Il craint notamment que les difficultés de mise en place de mécanismes d’accréditation pour accéder aux informations bénéficient aux « mauvais acteurs ».

Donald Trump a bloqué le projet de rachat de Qualcomm par Broadcom

Par ordre présidentiel daté du 12 mars 2018, Donald Trump a bloqué l’offre publique d’achat de Broadcom qui souhaitait racheter son concurrent américain du secteur des semi-conducteurs pour un montant historique de 117 Mds USD. L’exécutif a considéré qu’il existait des « preuves crédibles » sur les risques que cette acquisition poserait à la sécurité nationale des Etats-Unis. La principale préoccupation américaine était que cette opération pourrait profiter au chinois Huawei, nommément cité par une lettre du Trésor américain. En effet, Broadcom a une stratégie d’acquisition par endettement, ce qui aurait pu freiner le déploiement de la technologie de Qualcomm, qui est supposée en avance pour le déploiement de la 5G, avec Huawei comme principal concurrent. Broadcom, qui avait proposé d’accélérer son projet de relocalisation aux Etats-Unis, a décidé de retirer son offre à la suite de la décision du président.

La Federal Election Commission cherche à encadrer les publicités politiques en ligne

Le 14 mars 2018, la commission électorale fédérale a approuvé l’ouverture d’une procédure de commentaires publics visant deux propositions d’encadrement des publicités politiques en ligne. Il s’agit d’une étape nécessaire à l’adoption de règles par une agence fédérale. La FEC souhaite imposer aux sites internet l’obligation d’informer les internautes sur le commanditaire d’une publicité en ligne (ex. : « message financé par X »). En pratique, la commissaire républicaine Caroline Hunter souhaite permettre aux plateformes numériques de se limiter à un icône cliquable renvoyant vers un avertissement si l’icône occupe au moins 10% de l’espace publicitaire. La proposition de la commissaire démocrate Ellen Weintraub évite toute exemption de ce type. Le 27 juin 2018, une audition publique est prévue, à laquelle sont conviés les PDGs de Facebook, Twitter, et Alphabet (Google), c’est-à-dire les trois principales plateformes où des publicités financées par des acteurs étrangers ont cherché à interférer sur les élections présidentielles de 2016.


TECHNOLOGIES

Ordinateurs quantiques : Google a présenté un processeur à 72 qubits quantiques

L’entreprise Google a annoncé être parvenue à concevoir un processeur quantique en capacité de mobiliser 72 qubits (unité de stockage d’information quantique), ce qui constitue un record historique dépassant le précédant établi à 50 qubits par IBM en 2017. Ce supercalculateur dénommé Bristlecone pourrait prétendre à la « suprématie quantique » qui est le seuil actuellement estimé à 50 qubits à partir duquel aucun supercalculateur classique n’est en mesure de simuler les performances d’un processeur quantique. Bristlecone doit encore passer des tests visant notamment à démontrer sa capacité à stabiliser les bits quantiques dont la complexité des liens entre eux s’accroît à mesure que le nombre de bits augmente. Ce faisant, bien qu’il existe une compétition dans ce domaine entre entreprises (IBM, Microsoft, Intel, D-Wave Systems, …), les conditions exigeantes de développement (très basse température, sensibilité au son, …) et les marges d’erreur élevées laissent penser que la maturité de cette technologie n’interviendra qu’après plusieurs décennies.


ENTREPRISES

Cambridge Analytica aurait eu accès aux données de 50 millions utilisateurs de Facebook qui est accusé de « négligence »

D’après une enquête du New York Times publiée le 16 mars 2018, l’entreprise Cambridge Analytica a eu accès aux données de plus de 50 millions d’utilisateurs de Facebook, essentiellement des Américains. Ces données auraient été illégalement fournies par un professeur de l’université de Cambridge, Aleksandr Kogan. Ce dernier avait mis au point une application « theisyourdigitalife » éditée par sa société Global Science Research (GSR). L’application était présentée comme un test de personnalité ayant pour vocation de contribuer à la recherche et les personnes qui acceptaient d’y répondre étaient rémunérées. Pour accéder aux questions, les « sondés » devaient se connecter via le système d’authentification Facebook qui, jusqu’en 2015, ne limitait pas les accès des tierces parties

récoltant des informations sur un utilisateur consentant. 270 000 personnes auraient donné accès à leur profil (publications, « likes », partages, commentaires, ..) mais également aux données de leurs « amis ».

En conséquence, ce sont les données de plus de 50 millions d’utilisateurs qui ont été récoltées. En 2015, Facebook a découvert que le « projet de recherche » de A. Kogan était en réalité mandaté et financé par la société Cambridge Analytica. Créée en 2014 et basée à Londres, Cambridge Analytica s’est spécialisée dans le marketing politique en ligne, en développant notamment des outils de profilage politique et psychologique de segments précis de l’électorat lors d’une élection ou d’un référendum.

Ces outils ont été utilisés dans le cadre du ciblage marketing des messages de campagne du président D. Trump ou dans le cadre de la campagne des partisans du Brexit au Royaume-Uni. Cambridge Analytica s’était engagée auprès de Facebook à supprimer les données en sa possession mais l’entreprise disposerait toujours de copies qui auraient alimenté les modèles prédictifs de Cambridge Analytica visant à anticiper les comportements des électeurs.

Facebook a suspendu les comptes de Cambridge Analytica, sa maison-mère (Strategic Communication Laboratories) et celui de A. Kogan. L’entreprise s’est engagée à coopérer avec la Federal Trade Commission qui souhaite effectuer un audit de conformité. Par ailleurs, Facebook va envoyer plusieurs représentants au Congrès cette semaine pour répondre aux questions des différentes commissions.

La révélation de cette affaire a en effet suscité des réactions très fortes de la part de l’opinion publique. De nombreux élus américains qui sont plusieurs à exiger des explications et une audition du PDG de Facebook, Mark Zuckerberg. Ce dernier est intervenu le 21 mars 2018 sur CNN et s’est dit prêt à être auditionné. Le cours du réseau social a perdu 6,8 points en bourse, soit une baisse de plus 30 Mds USD de sa valorisation boursière.

BlackBerry contre Facebook : nouvelle bataille de brevets dans le secteur tech ?

Le 6 mars 2018, l’entreprise de logiciels BlackBerry a poursuivi Facebook pour violation de brevets, affirmant que le groupe de médias sociaux utiliserait des technologies inventées par l’ancien fabricant de smartphones (BlackBerry a arrêté de produire des téléphones depuis 2016) dans les applications de messagerie populaires comme Facebook, Instagram et WhatsApp. BlackBerry exige du groupe Facebook qu’il cesse de fournir son application principale, ainsi que Facebook Messenger, Workplace Chat, WhatsApp Messenger et les applications et sites web de WhatsApp. De son côté, Facebook n’a pour l’heure pas formellement contesté avoir repris des innovations de BlackBerry, se limitant à dire par la voix de son directeur des affaires juridiques Paul Grewal que l’action de BlackBerry mettait en lumière le manque d’innovation actuelle de cette entreprise.

Uber suspend le test de ses véhicules autonomes après la mort d’un piéton

Uber a annoncé qu’un piéton a été percuté et tué par un véhicule autonome appartement à la société le 18 mars 2018. Ce véhicule, dans lequel se trouvait un conducteur sensé intervenir en cas d’urgence, était testé sur les routes publiques de la ville de Tempe en Arizona. Ce cas est le premier accident mortel impliquant une voiture autonome dans le monde. Uber a immédiatement annoncé qu’elle arrêtait ses tests de voitures autonomes jusqu’à nouvel ordre. La société opérait des véhicules autonomes dans quatre villes en Amérique du Nord : Tempe, Pittsburgh, San Francisco et Toronto. Cet accident pourrait relancer le débat de la régulation des voitures autonomes et de la responsabilité en cas d’accident. L’Arizona et la Californie avaient récemment annoncé l’autorisation d’exploiter des voitures autonomes sans chauffeur sur leurs routes publiques. Le conseil national de la sécurité des transports des Etats-Unis a ouvert une enquête.

Après Zscaler, Spotify et Dropbox pourraient être les prochaines IPO marquantes du secteur

Zscaler a marqué le coup d’envoi des initial public offerings (IPO) des « licornes » de la tech pour l’année 2018. L’entreprise, créée en 2008 et spécialisée dans la sécurisation du cloud, a été valorisée à un niveau bien plus élevé qu’attendu à 3,9 Mds USD. Dropbox pourrait être la prochaine entreprise à effectuer une IPO et sa valorisation est estimée entre 7 et 7,9 Mds USD, soit un niveau bien moindre que celui anticipé pour cette entreprise en 2014, lorsque les analystes estimaient sa valorisation à 10 Mds USD. Enfin Spotify, l’entreprise suédoise, devrait être introduite en bourse le 3 avril à travers une méthode moins courante : le « direct listing » auprès du New York Stock Exchange.


RELAIS DOPINION

Theranos : le mirage idéal-typique de la Silicon Valley, selon des éditorialistes américains

Le 14 mars 2018, l’U.S. Securities and Exchange Commission (SEC) a conclu son enquête sur la société Theranos en qualifiant de frauduleuse la manière dont l’entreprise a attiré des investissements – 700 M USD de levées de fonds. Pour rappel, l’entreprise Theranos avait été fondée en 2003 par Elizabeth Holmes, 19 ans à l’époque et ayant étudié la chimie à l’Université de Standford pendant une année. A l’époque, Theranos promettait avoir inventé une technique qui révolutionnerait les tests sanguins.

La société qui ne vaut plus rien a accepté de clore l’enquête à l’amiable (500 000 USD d’amende) tandis que la fondatrice Elizabeth Holmes a accepté de quitter la direction de l’entreprise en renonçant à ses parts dans l’entreprise. Une autre procédure judiciaire est toujours en cours.

Les conclusions de ce premier volet de l’affaire ont été abondamment commentées. L’éditoraliste du Financial Times Richard Waters a appelé à faire le bilan de la responsabilité de la Silicon Valley dans ces dérapages. Selon lui, l’ensemble des acteurs de l’écosystème partage une propension à croire aux mirages développés par des entrepreneurs avec quelques traits communs : jeune « disrupteur » au « charisme personnel » ayant la volonté de « changer le monde » en démocratisant certains usages, en l’occurrence le recours à l’analyse sanguine. La croissance accélérée de Theranos (valorisée jusqu’à 9 Mds USD en 2014) s’expliquerait par les phénomènes d’imitation suivant les investissements précoces de capitaux-risqueurs. Pour le comité éditorial du Financial Times, cette affaire doit servir à mettre en garde contre le capitalisme dérégulé dans sa version « capital-risqueur » allant jusqu’à proposer de renforcer les instruments de surveillance que devrait déployer la SEC afin de garantir plus de transparence sur les résultats des grandes entreprises technologiques.

Au Festival South By South West (SXSW), l’intelligence artificielle et les plateformes numériques ont dominé les débats

La 32è édition du festival SXSW s’est déroulée du 9 au 18 mars 2018, attirant près de 100 000 personnes de 80 nationalités différentes travaillant dans les secteurs de la culture, des médias, de la publicité et du numérique. Le festival se divise en deux temps : un premier temps visant à « célébrer la convergence des industries créatives » (Interactive Track), notamment rythmé par une multitude de conférences, puis un second temps dédié aux jeux vidéo et à la musique. L’Interactive Track a fait intervenir le sénateur Bernie Sanders, Elon Musk (Tesla/SpaceX), Melinda Gates, Sadiq Khan (maire de Londres) et la lanceuse d’alerte Chelsea Manning. Une dizaine d’élus au Congrès et tout autant de représentants de l’administration (membres de la White House Office of American Innovation, commissaires à la FCC, directeur de l’U.S. Patent Office) ont fait le déplacement. Parmi les nombreux sujets abordés, les interrogations sur l’intelligence artificielle et la régulation des plateformes numériques ont marqué un salon qui s’était révélé jusqu’à présent très optimiste sur la contribution des technologies au progrès de l’humanité.

Sur l’intelligence artificielle (IA), E. Musk a réitéré sa position alarmiste en estimant que l’IA pouvait être plus dangereuse que les armes nucléaires mais la plupart des intervenants ont tenu à rappeler qu’en dépit des avancées impressionnantes (succès d’AlphaGo, robots de Boston Dynamics, véhicules autonomes, reconnaissance faciale, applications médicales, …) la recherche était encore très loin d’une intelligence artificielle générale. Il est toutefois pertinent de penser ces questions dès à présent, selon le fondateur de Siri (assistant vocal intégré aux iPhone d’Apple) Adam Cheyer, qui voit dans l’IA le paradigme technologique de la prochaine décennie. La directrice de Partnership on AI Terah Lyons a expliqué que les entreprises de son organisation (Google, Apple, Facebook, …) s’intéressaient particulièrement à la question de l’explainability, consistant à être en mesure d’expliquer la décision d’une machine afin notamment d’identifier des biais algorithmiques dont les conséquences peuvent être graves – notamment en matière de justice pénale. La philosophe et ingénieure Nell Watson (affiliée à la Singularity University) a toutefois mis en garde contre la tentation d’obtenir une interprétation sélective de calculs très complexes pour panser une « blessure narcissique » de l’homme qui n’aurait, à l’avenir, plus l’exclusivité de la création de nouvelles idées et de nouveaux raisonnements.

La question de la régulation des plateformes numériques rejoint partiellement celle de l’IA selon Matt Lira, conseiller au sein de l’Office of American Innovation à la Maison Blanche. M. Lira s’est inquiété des systèmes automatisés de diffusion de fausses informations en ligne, et la capacité de ces systèmes à brouiller la frontière entre le vrai et le faux – notamment via la possibilité de réaliser des vidéos où l’on fait dire à des personnalités publiques des propos totalement inventés. Dans le cadre des élections, ce type de méthode est de nature à perturber dangereusement le débat public selon le sénateur Mark Warner qui a parlé de « militarisation de l’information ».

La question des fake news a aussi été abordée à partir de la tension entre la nécessité de marginaliser les contenus haineux et les fausses informations et le principe de liberté d’expression. Le représentant de Wikimedia (qui gère Wikipedia) Jan Gerlach s’est inquiété des législations qui apparaissent à travers le monde visant à forcer les plateformes numériques à renforcer leurs dispositifs de modération. Il estime que ces lois peuvent aboutir à un zèle des sites internet qui pourraient préférer censurer plutôt que s’exposer à des risques juridiques. A ce sujet, l’entreprise Facebook a été particulièrement mentionnée et la responsable des produits médias Alex Hardiman a refusé de définir le réseau social comme étant un éditeur, préférant se positionner comme une « plateforme responsable ». Si l’idée d’une réforme de l’exemption de la responsabilité dont jouissent ces plateformes (au titre de la Section 230 du Communications Decency Act) a été peu évoquée, les appels à davantage d’actions de la part de ces entreprises se sont multipliés et ont résonné comme un avertissement selon la presse spécialisée. Une représentante de Youtube a annoncé lors de l’événement que le site de vidéos en ligne allait faire apparaître des contenus Wikipédia aux côtés des vidéos identifiées comme conspirationnistes. Mais, au-delà de la régulation des contenus, la chercheuse Lina Khan (Open Markets Institute) a appelé les autorités de la concurrence à se saisir de la question du niveau de concentration dans le secteur du numérique ainsi qu’à s’interroger sur la pertinence de l’appréhension de ces plateformes comme étant des « marchés bifaces » aux spécificités nouvelles.

Un accueil réticent pour la proposition de la Commission européenne sur la fiscalité du numérique

La réaction la plus sévère vient du comité éditorial du Wall Street Journal (WSJ) qui interprète la démarche de la Commission comme étant celle d’une « guerre fiscale européenne contre la tech américaine ». Pour le WSJ, les arguments de la Commission sont faux, notamment l’analyse selon laquelle les entreprises du numérique ne paieraient que 9,5% contre 23,2% d’impôts pour les entreprises traditionnelles alors que d’autres études démontreraient le contraire (le think tank libéral ECIPE repris par le WSJ évoque un taux d’impôt moyen de 29%). Plus mesurés, les autres grands titres de la presse américaine ont insisté sur le risque pris par la Commission européenne d’être accusée de protectionnisme en faisant pareille annonce peu de temps après l’annonce américaine de taxer les importations d’acier et d’aluminium. Bloomberg s’est interrogé sur l’empressement de la Commission alors qu’une réflexion internationale est en cours et que les grandes entreprises du numérique auraient donné des gages de bonne volonté ces derniers mois. Le Financial Times croît d’ailleurs déceler une hésitation de la part des Allemands, partagés entre la défense de leurs intérêts industriels et leur soutien affiché à une mesure fiscale « championed by President Macron ». Le Washington Post a estimé que la mesure avait un avenir incertain car elle pourrait ne pas obtenir l’aval de tous les Etats membres. De nombreux médias américains ont repris une dépêche de l’agence Reuters dédiée à la réaction très critique du Premier ministre irlandais Leo Varadkar. Du côté des associations professionnelles représentant les principales entreprises concernées, la Computer and Communications Industry Association a dénoncé une mesure « discriminatoire et pénalisante pour l’économie numérique». LInformation Technology Council et American Chamber of Commerce ont réaffirmé la nécessité de trouver une solution multilatérale, reprenant ainsi la position du Secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin.

 

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