Flash Politique commerciale n°3

Flash Politique commerciale n°3

Donald Trump ayant été élu Président des Etats-Unis, à la surprise de la plupart des observateurs, la politique commerciale américaine est entrée dans une importante phase de redéfinition. Le Président élu ayant fait du rejet des accords de libre-échange signés par les Etats-Unis un élément central de son discours, le TPP n’a plus aucune chance d’être voté.

  1. Administration

L’élection entraîne l’ouverture de plus de 4000 emplois dans les sphères du pouvoir washingtoniennes : les nominations du Président élu donnent un premier aperçu des orientations de sa future politique, notamment en matière commerciale. 

  • Le 21 novembre, le Président élu Trump a publié une vidéo sur Youtube s’adressant directement aux Américains pour les informer du déroulement de la transition. Il s’est engagé à demander le retrait des Etats-Unis du Partenariat Trans-pacifique (TPP) conformément à sa promesse de campagne, dès son premier jour au pouvoir. Il a également réaffirmé sa volonté de négocier à l’avenir « des accords de libre-échange bilatéraux équilibrés qui ramènent les emplois et l’industrie sur les rivages américains ».
  • Le 16 novembre, le Vice-Président élu, Mike Pence, s’est rendu à un conseil d’administration de l’US Chamber of Commerce, une organisation représentant les milieux d’affaires traditionnellement proche des Républicains mais qui défend le TPP depuis des mois. M. Pence a annoncé que l’administration allait se concentrer sur la croissance économique, mais n’a pas prononcé le mot « trade» de toute son allocution.
  • Le premier chef de gouvernement étranger à avoir rencontré le Président élu est le Premier ministre japonais Shinzo Abe. Ce dernier a, selon la plupart des observateurs, investi beaucoup de capital politique dans le Partenariat Trans-pacifique, accord que le Président élu a qualifié de « désastre » à de nombreuses reprises. Cet ALE ne peut par ailleurs pas entrer en vigueur sans être ratifié par le Japon et les Etats-Unis, l’accord exigeant la participation d’au moins six Etats représentant 85% du PIB des 12 signataires.
  • Les conseillers commerciaux de campagne de M. Trump suscitent beaucoup d’intérêt à Washington étant donné qu’ils n’appartiennent pas à l’establishment de la politique commerciale. Deux d’entre eux, Dan DiMicco et Wilbur Ross sont des amis milliardaires de Donald Trump, tandis que Peter Navarro est professeur d’économie et de politiques publiques à l’Université de Californie à Irvine. Wilbur Ross – dont le nom est évoqué pour diverses positions au sein de la future administration Trump – a fait fortune en investissant dans des secteurs comme l’acier, le charbon et le textile. La question de potentiels conflits d’intérêt se pose donc, étant donné que le milliardaire pourrait bénéficier financièrement d’une politique plus protectionniste. Dan DiMicco – qui selon la presse pourrait être le prochain U.S. Trade Representative – est l’ancien PDG de Nucor Corp., la plus grande entreprise américaine de sidérurgie. Ce dernier appelle de ses vœux la mise en place d’une politique plus agressive vis-à-vis de l’acier chinois. Peter Navarroest l’auteur de plusieurs livres et d’un documentaire (« Death by China») présentant une vision très antagoniste des relations sino-américaines tant sur le plan commercial, que sur le plan politique et militaire. M. Navarro pense que le commerce est un jeu à somme nulle, dans lequel la Chine et le Mexique sont des vainqueurs et les Etats-Unis des perdants (« Once cheating occurs and/or there is currency manipulation, trade becomes a zero sum game with winners like China and Mexico and losers like the US. »)
  • La déclaration de clôture du sommet de l’APEC à Lima le 20 novembre a appelé à « résister à toute forme de protectionnisme ». Le Président Obama a profité de ce dernier sommet international avant la fin de son mandat pour rappeler l’engagement des 11 autres pays signataires du TPP envers l’accord. Il a également demandé à ses homologues de ne pas condamner d’avance la prochaine administration (« My message to you, though, and the message I delivered in Europe is, don’t just assume the worst. Wait until the administration is actually in place, it’s actually putting its policies together, and then you can make your judgements. ») Il a cependant estimé que la politique commerciale serait le sujet le plus susceptible de susciter des tensions (« There are going to be tensions that arise, probably around trade more than anything else because the president-elect campaigned on looking at every trade policy and potentially reversing some of those policies. »)
  • Le 21 novembre, le Président élu a nommé plusieurs membres de ses équipes de transition – chargées de travailler avec les équipes de l’administration précédentes pour assurer une passation de pouvoir efficace. Dans l’équipe de transition du Department of Commerce, on trouve David Bohigian, ex-assistant Secretary of Commerce (2005-2009) et gérant d’un hedge fund, et Ray Washburne, un financier texan qui a été le vice-Président du Trump Victory Committee pendant la campagne. Parmi les membres de l’équipe de transition de l’USTR figurent Dan DiMicco, et Robert Lighthizer, un avocat spécialisé en droit commercial international qui représente U.S. Steel Corp. La nomination de Mauricio Claver-Carone, un critique virulent de la politique cubaine du Président Obama, au sein de l’équipe de transition du Treasury Department a été perçue comme un signal d’un possible retour en arrière vis-à-vis de Cuba.
  1. Débats au Congrès

Les Républicains au Congrès semblent s’être réconciliés avec Donald Trump, en dépit d’importants différends pendant la campagne, tandis que les Démocrates, en minorité dans les deux Chambres, élaborent une nouvelle stratégie reposant à la fois sur le blocage institutionnel et sur la négociation avec le nouveau Président.

  • Les parlementaires démocrates sont en minorité dans les deux Chambres du Congrès. Leurs 48 sièges au Sénat leur permettent cependant d’utiliser le filibuster – une procédure d’obstruction parlementaire – pour bloquer certaines nominations du Président et certains projets de loi, la super-majorité au Sénat nécessitant 60 Sénateurs. Les élections de 2018 suscitent déjà l’inquiétude chez les Démocrates dans la mesure où ils remettent en jeu 25 de leurs sièges au Sénat (dont une dizaine dans des Etats ayant été remportés largement par D. Trump), contre seulement 8 chez les Républicains. Les Sénateurs démocrates modérés pourraient être amenés à apporter ponctuellement leur soutien à M. Trump sur des sujets tels que la politique commerciale qui ont mobilisé les électeurs dans des Etats comme le Michigan et l’Ohio.
  • Le leadership démocrate au Sénat serait en train de définir une stratégie consistant à soutenir le Président élu dans les domaines où ce dernier est en désaccord avec sa majorité parlementaire : plan d’infrastructures, crédits d’impôts famille, congés maternité et défense commerciale. Ce choix ne ferait pas l’unanimité : certains dans le camp démocrate recommandent plutôt d’adopter la stratégie d’obstruction constante des parlementaires républicains pendant la présidence Obama. La diversité des points de vue dans la minorité démocrate au Sénat est représentée au sein de l’équipe choisie par Chuck Schumer, le Minority Leader du Sénat, qui comprend à la fois des représentants de l’aile gauche du parti, notamment Elizabeth Warren et Bernie Sanders, et des modérés comme le Sénateur de la Virginie occidentale Joe Manchin, qui va être confronté à une campagne de réélection en 2018.
  • La victoire surprise de Donald Trump suscite beaucoup d’enthousiasme parmi les parlementaires républicains. Les divisions du Parti semblent s’être atténuées depuis le 8 novembre (« It has been roses and sunshine. It’s unbelievable. It is just amazing what a difference the Trump victory has made » selon Tom Cole, Représentant républicain de l’Oklahoma). De façon paradoxale, le Freedom Caucus – la frange extrême du Parti républicain qui a notamment provoqué la démission du Speaker of the House John Boehner l’année dernière –  ne semble pas encore avoir développé de relation directe avec Donald Trump, dont il partage pourtant la posture anti-establishment.  Le New York Times remarque que les partisans les plus fervents du Président nouvellement élu ne sont pas des membres du Freedom Caucus, mais des élus des Etats de la Rust Belt comme Tom Marino et Lou Barletta, Représentants de la Pennsylvanie à la Chambre et tous deux membres de l’équipe de transition de la nouvelle administration. Le Freedom Caucus est divisé en matière de politique commerciale, une partie du groupe soutenant la position traditionnelle du Parti pro-ALE tandis que le reste est en phase avec la critique des ALE de Donald Trump.
  • Paul Ryan, qui avait été qualifié avant l’élection de « leader faible et inefficace » par D. Trump, semble s’être réconcilié avec le Président élu dont il avait annoncé après la diffusion de la vidéo dite « du bus » qu’il cesserait de le défendre (« Welcome to the dawn of a new unified Republican government. This will be a government focused on turning President-elect Trump’s victory into real progress for the American people. ») En effet, le Speaker of the House a été réélu à l’unanimité à son poste par les Représentants républicains le 15 novembre, il doit encore être confirmé par l’ensemble de la Chambre début janvier, ce qui devrait être une formalité, les Républicains y détenant une large majorité.
  • Nancy Pelosi, chef de file des Démocrates à la Chambre des Représentants depuis 2003, voit son leadership contesté au sein du parti. Tim Ryan, Représentant de l’Ohio, s’est présenté contre elle pour devenir Minority Leader de la Chambre. Il a notamment critiqué l’ex-Speaker of the House sur le fait qu’elle représente l’une des circonscriptions les plus riches et les plus libérales des Etats-Unis (« [We need someone] like me, who has constituents and friends who are steelworkers or work in construction. The economy and blue-collar jobs are important for us as a party. We need leaders who can go into these Great Lakes districts. »)
  • L’abandon du TPP a été confirmé par des parlementaires des deux partis la semaine suivant l’élection. Mitch McConnell (Kentucky), le Leader de la majorité républicaine au Sénat, a répondu un « non » ferme à des journalistes lui demandant si un vote sur le TPP aurait lieu au Congrès pendant la période du lame duck. Chuck Schumer (New York), futur Leader de la minorité Démocrate dans cette Chambre, l’a annoncé dès le 10 novembre à des représentants des syndicats.
  • Elizabeth Warren, Sénatrice démocrate du Massachusetts et représentante de l’aile gauche du parti, a prononcé un discours combatif dans les locaux de l’AFL-CIO – la plus important fédération de syndicats aux Etats-Unis – le 10 novembre. La Sénatrice, qui s’est montrée très critique à l’égard de M. Trump au long de la campagne, s’est déclarée inquiète suite à l’élection de ce dernier. Elle a cependant identifié des sujets sur lesquels les Démocrates au Congrès pourraient collaborer avec le Président élu, en particulier la politique commerciale («President-Elect Trump spoke of the need to reform our trade deals so they aren’t raw deals for the American people […]. So let me be 100% clear about this. When President-Elect Trump wants to take on these issues, when his goal is to increase the economic security of middle-class families, then count me in. I will put aside our differences and I will work with him to accomplish that goal.»)
  • Le Sénateur démocrate de l’Ohio, Sherrod Brown, auteur d’un livre intitulé Myths of free trade : Why American trade policy has failed, a écrit une lettre au Président élu l’appelant à renégocier l’ALENA, à se retirer du TPP, à lutter contre la manipulation de taux de change et à renforcer la défense commerciale américaine vis-à-vis de la Chine. Il s’est déclaré prêt à travailler avec M. Trump sur l’industrie de l’acier. Il a également publié un éditorial dans le New York Times intitulé « When work loses its dignity», célébrant le secteur manufacturier de son Etat et dénonçant la politique commerciale américaine qui ne profiterait qu’aux multinationales (« Ohio workers […] feel betrayed by trade and tax policies that create immense affluence at the top and take wealth from workers. Much of Washington — and that now includes Donald J. Trump — doesn’t seem to understand this. »)
  1. Parties prenantes

Dans une atmosphère de grande incertitude, les parties prenantes ont plutôt adopté une attitude attentiste.

  • Le 14 novembre, Joshua P. Meltzer de la Brookings Institution a publié un article intitulé « Trump, trade and security : A way forward». M. Meltzer juge le programme commercial de D. Trump contradictoire et s’inquiète des conséquences géopolitiques d’un retrait du TPP, qui pourrait être perçu comme un désengagement américain au profit de la Chine. L’auteur conseille à l’administration de privilégier une renégociation de l’accord à un retrait.
  • L’U.S. Chamber of Commerce a publié un rapport sur les bénéfices d’un accroissement des échanges agricoles sino-américaines. Le rapport souligne que si les exports agricoles américains (soja, volaille, maïs, etc.) vers la Chine représentaient 20,4 Mds d’USD en 2015, ils pourraient s’élever à 28,3 Mds d’USD si la Chine démantelait certaines barrières à l’entrée de son marché agricole, notamment dans le domaine des biotechnologies. Citant ce rapport, l’économiste en chef du Department of Agriculture a expliqué que les agriculteurs américains seraient très pénalisés par une guerre commerciale avec la Chine.
  • La Heritage Foundation, un influent think tank conservateur, initialement très critique de Donald Trump perçu comme un partisan d’une intervention accrue de l’Etat, joue un rôle important dans la transition. Le think tank est notamment très impliqué dans le processus de recrutement de la nouvelle administration et a largement participé à la constitution de la liste de juges fédéraux que D. Trump compte utiliser comme vivier pour ses nominations à la Cour Suprême. La politique commerciale est l’une des politiques publiques sur lesquelles le Président élu et la Heritage Foundation sont le plus en désaccord. Le think tank publie en effet tous les ans un indice de liberté commerciale, donnant de hauts scores aux pays ayant le moins de barrières commerciales.
  1. Relais d’opinion

Les principaux médias américains ont publié de nombreuses analyses des déclarations du Président-élu Trump sur la politique commerciale et les accords de libre-échange, tentant d’en évaluer les conséquences en cas de mise en œuvre effective.

  • Neil Irwin, le senior economics correspondant du New York Times, a imaginé trois scénarios concernant la politique commerciale de D. Trump : 1. Une position plus affirmée dans le cadre institutionnel existant : renégociation de l’ALENA, augmentation du nombre de plaintes auprès de l’ORD, droits de douane ciblés sur les industries les plus problématiques, etc. 2. Une utilisation du pouvoir audacieuse avec une importante résistance des pays tiers : mise en place de droits de douane de 45% sur les produits chinois et de 35% sur les produits mexicains suivie de représailles des pays visés, renchérissant les produits de base pour les Américains les plus pauvres. M. Irwin évoque la possibilité que la Chine cesse d’acheter des Boeing et se tourne vers Airbus et qu’elle ne s’approvisionne plus dans le Midwest. 3. Le renversement de l’ordre économique mondial : retrait de l’ALENA, retrait de l’OMC. Ce scénario apparaît cependant peu probable pour M. Irwin : il cite les milieux d’affaires et le Congrès comme forces de rappel.
  • Le Wall Street Journal estime que malgré l’enthousiasme montré par les parlementaires républicains pour un ALE avec le Royaume-Uni, ce dernier a intérêt à faire de la définition de sa relation commerciale avec l’UE sa priorité étant donné que l’UE représente 45% des exports britanniques contre 15% pour les Etats-Unis. L’un des experts sollicités par le journal pense que M. Trump serait en faveur de la conclusion d’un ALE avec le Royaume-Uni étant donné qu’il a soutenu le Brexit.
  • Le comité de rédaction du New York Times a publié une tribune le 21 novembre argumentant qu’un retrait du TPP avantagerait la Chine, suite au sommet de l’APEC qui s’est tenu au Pérou la veille. Le journal estime qu’une non-ratification diminuerait le prestige des Etats-Unis en Asie-Pacifique et permettrait à la Chine de définir les règles commerciales dans la région, via un ALE concurrent, le RCEP. Le NYT souligne de plus que nombre de gouvernements alliés ont dépensé beaucoup de capital politique pour promouvoir et faire voter l’accord dans leurs pays, citant l’exemple du Vietnam qui s’est engagé dans le cadre du TPP à reconnaître des syndicats non-affiliés au Parti Communiste.
  • La presse américaine a commenté un éditorial publié par le Global Times, journal représentant le Parti Communiste chinois, sur la possibilité d’une guerre commerciale sino-américaine. Le média chinois a estimé que si le Président élu met en œuvre les mesures qu’il a annoncées vis-à-vis de la Chine, il s’expose à d’importantes représailles (« If Trump imposes a 45 percent tariff on Chinese imports, China-US trade will be paralyzed. China will take a tit-for-tat approach then. A batch of Boeing orders will be replaced by Airbus. US auto and iPhone sales in China will suffer a setback, and US soybean and maize imports will be halted. ») Le New York Times souligne l’ironie de la situation : la Chine contrôlée par le Parti communiste pourrait émerger comme le principal soutien du capitalisme globalisé.

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