Flash Politique commerciale n°2

Flash Politique commerciale n°2

A la veille de l’élection, l’incertitude atteint son paroxysme : les différents acteurs – qu’il s’agisse des candidats, de l’administration sortante, des médias ou d’intellectuels – tentent de transmettre aux électeurs leurs ultimes messages sur la politique commerciale, sujet resté très polémique tout au long de la campagne.

  1. Campagne électorale

A 24 heures de l’élection, Hillary Clinton ne conserve en moyenne qu’une faible avance selon les sondages, tandis que les deux candidats campent sur leurs positions en matière de politique commerciale.

  • Hillary Clinton qui, il y a encore deux semaines, devançait de 7 points son rival républicain dans les sondages, a vu son avance se réduire significativement à l’approche de l’élection. Selon le site Realclearpolitics, un agrégateur de sondages très suivi, la candidate démocrate recueille 46,4% d’intentions de vote contre 44,4% pour M. Trump. Cependant, le HuffPost Pollster Model du Huffington Post, l’autre principal agrégateur de sondages, estime que la candidate démocrate a encore 5,2 points d’avance sur son rival en termes d’intentions de vote. Les méthodologies d’agrégation divergent, le modèle du Huffington Post tenant moins compte des sondages s’éloignant de la trajectoire passée.
  • Selon un sondage Reuters/Ipsos, les électeurs de l’Ohio, du Michigan et de la Pennsylvanie – trois swing States de la Rust Belt – feraient davantage confiance à H. Clinton qu’à D. Trump en matière de politique commerciale. En effet, 45% des habitants de la Pennsylvanie et de l’Ohio sondés ont déclaré préférer MmeClinton sur les questions commerciales, 38% se prononçant pour Donald Trump. Ce sondage a attiré l’attention des médias car la critique des accords de libre-échange (ALE) est au cœur de la stratégie du milliardaire new-yorkais pour rallier les Etats dotés d’un fort secteur manufacturier.
  • Le 17 octobre, le Sénateur Rob Portman (Républicain, Ohio) actuellement engagé dans une campagne de réélection difficile, et les conseillers commerciaux de Donald Trump, Peter Navarro et Dan DiMicco ont vivement critiqué la décision du Treasury Department de ne pas considérer la Chine comme un pays manipulant son taux de change. Selon ce rapport semestriel du Treasury, aucun des partenaires commerciaux des Etats-Unis ne fait artificiellement baisser le cours de sa monnaie pour augmenter ses exportations. La Chine demeure cependant sur une liste de pays « à surveiller » avec le Japon, la Corée du Sud, Taiwan, l’Allemagne et la Suisse. Le Treasury Department insiste dans ce rapport sur le fait que la plupart des partenaires commerciaux des Etats-Unis interviennent actuellement pour soutenir leur monnaie plutôt que pour la déprécier compte tenu du fait que les flux de capitaux tendent à aller des pays émergents vers les Etats-Unis.
  • Tim Kaine, le colistier d’Hillary Clinton, a déclaré lors de l’émission « Meet the Press» du 23 octobre, qu’il ne démissionnerait pas immédiatement de son siège au Sénat après l’élection de la candidate démocrate et que si le TPP était soumis au vote pendant la période du lame duck, il voterait contre l’accord de libre-échange.
  1. Administration

Dans un contexte où l’attention médiatique se concentre sur la campagne, l’Administration Obama poursuit ses efforts de promotion du TPP, et dans une moindre mesure du TTIP.

  • A l’occasion de la visite officielle du Président du Conseil italien Matteo Renzi à Washington, le Président Obama a fait l’éloge du TTIP auprès de La Repubblica, réaffirmant la volonté américaine de poursuivre les négociations (« TTIP will not lower standards. On the contrary, it will raise standards on labour and consumer rights, environmental protection and will ensure an open and free internet network, a key element for our digital economies. For all these reasons, the United States remains committed to bring the TTIP negotiations to an end, and this will require the political will of all of our countries. »)
  • L’administration Obama continue ses efforts pour obtenir une ratification du TPP par le Congrès au cours des dernières semaines de sa présidence. Michael Froman, l’United States Trade Representative, voyage à travers les Etats-Unis pour convaincre de l’importance de l’accord. Il était ainsi dans le Tennessee début novembre pour exposer les dispositions en matière de propriété intellectuelle aux représentants de l’industrie de la musique implantés à Nashville. Au cours des derniers mois l’USTR a rencontré une centaine de parlementaires républicains issus de la Chambre des Représentants pour les inviter à soutenir le TPP, tandis que les membres du gouvernement ont participé à plus 60 événements de promotion de l’accord depuis le début de l’année.
  • Début novembre, le Council of Economic Advisers a publié un rapport intitulé « Industries and jobs at risk if the Trans-pacific partnership does not pass», insistant sur le coût potentiel d’une non-ratification du TPP. Le CEA affirme que si le RCEP (Regional Comprehensive Economic Partnership), l’accord de libre-échange soutenu par la Chine, entre en vigueur, les Etats-Unis pourraient perdre d’importantes parts de marché en Asie Pacifique.
  • S’exprimant devant l’American Turkish Council le 31 octobre, Michael Froman a affirmé que l’accord entre Bruxelles et Ottawa sur le CETA était « une étape très importante et très positive ». Conscient de l’intérêt de la Turquie pour le TTIP, M. Froman a estimé que les négociations étaient « suffisamment compliquées » en l’état, mais que la Turquie et d’autres pays pourraient rejoindre l’accord dans un second temps. Durant le même événement, Mehmet Simsek, le vice-Premier ministre turc, a déclaré qu’il espérait rouvrir des négociations avec Bruxelles sur l’union douanière qui unit la Turquie à l’UE en préparation d’une future entrée dans le TTIP. Il s’agirait d’ajouter les services, l’agriculture et les marchés publics à l’accord d’union douanière.
  1. Débats au Congrès

L’Administration Obama essaie toujours activement de rallier les parlementaires républicains au TPP en vue d’une ratification pendant la session du « lame duck ».

  • Selon le Wall Street Journal, environ une douzaine des 190 Représentants républicains qui ont voté en faveur de la procédure accélérée (fast-track) en matière de ratification des ALE se sont depuis déclarés opposés à l’accord Trans-pacifique. Le WSJ attribue cette évolution à l’influence de la campagne de Donald Trump, ce dernier critiquant vivement les accords de libre-échange depuis plusieurs mois.
  • Le Président Obama participe activement aux campagnes des parlementaires démocrates ayant soutenu le fast track du TPP afin de s’assurer qu’ils soient bien réélus. Ainsi, Ron Kind, Représentant du Wisconsin, a affirmé que la Maison Blanche a répondu positivement à l’ensemble de ses demandes de soutien.
  1. Parties prenantes

De nombreux économistes se sont exprimés à une semaine de l’élection pour apporter leur soutien à Hillary Clinton et rejeter le programme économique du candidat républicain, tandis que les think tanks proches des Démocrates élaborent des propositions économiques à destination de la prochaine Administration.

  • Le 3 novembre, le Wall Street Journal a publié une lettre signée par 370 économistes – dont Daron Acemoglu et Esther Duflo – appelant les Américains à ne pas voter pour Donald Trump. La lettre réfute les principales assertions du candidat républicain sur divers sujets économiques dont la politique commerciale (« His statements reveal a deep ignorance of economics and an inability to listen to credible experts. He repeats fake and misleading economic statistics, and pushes fallacies about the VAT and trade competitiveness. He promotes magical thinking and conspiracy theories over sober assessments of feasible economic policy options. ») Les 370 signataires estiment notamment que M. Trump a induit en erreur les électeurs en affirmant qu’une renégociation de l’ALENA ou une hausse des droits de douane sur les produits chinois entraîneraient une augmentation substantielle de l’emploi manufacturier aux Etats-Unis. Ils contestent également l’affirmation du candidat républicain selon laquelle le commerce serait « un jeu à somme nulle » dans lequel les déficits commerciaux sont déterminés par le talent des négociateurs.
  • Le 31 octobre, 19 Prix Nobel d’économie ont publié une lettre ouverte de soutien à Hillary Clinton. Malgré leurs divergences de vue en matière de politique économique, les 19 économistes ont affirmé partager l’opinion que la candidate démocrate est « éminemment qualifiée», par opposition au candidat républicain qui serait « inapte à exercer cette fonction. » Les signataires insistent sur les conséquences très négatives que l’élection de D. Trump pourraient avoir (« His reckless threats to start trade wars with several of our largest trading partners, his plan to deport millions of immigrants, his trillions of dollars of unfunded tax cuts, his casual suggestion that the United States could threaten default on its debt in order to renegotiate with our creditors as if Treasuries were a junk bond—each of these proposals could jeopardize the foundations of American prosperity and the global economy. »)
  • Bloomberg a mis en doute la portée des deux lettres décrites ci-dessus auprès de l’électorat américain, estimant que si les économistes sont écoutés par les élites politiques et le milieu des affaires, ils ont peu de crédibilité aux yeux du grand public, ce qui s’expliquerait selon Bloomberg, par le fait qu’ils n’ont souvent pas anticipé la crise financière de 2008.
  • Le Progressive Policy Institute – un think tank de centre gauche – a publié un rapport sur la politique commerciale américaine intitulé « Trade and good jobs for the 99 percent : Debating trade, the elites and jobs ». Le PPI argumente que les ALE bénéficient aux travailleurs américains, pas seulement aux multinationales et aux élites économiques et financières. Le think tank reconnaît que le libre-échange impacte négativement les travailleurs peu qualifiés, mais cite le Bureau of Labor Statistics, selon lequel, sur la période 1996-2011 seules 3% des pertes d’emploi aux Etats-Unis résultent de délocalisations et de la concurrence des imports. Le rapport souligne que la mise en place de mesures protectionnistes entraînerait des représailles de la part des partenaires commerciaux des Etats-Unis, susceptibles de mener à la disparition de millions d’emplois aux Etats-Unis.
  • Le Washington Center for Equitable Growth – un think tank créé en 2013 par John Podesta, aujourd’hui directeur de campagne d’Hillary Clinton – a récemment publié une série de notes stratégiques économiques à destination de la prochaine Administration. La note sur la politique commerciale a été rédigée par David Autor, professeur d’économie au MIT. Intitulée « International trade and U.S. worker welfare: the understanding the costs and benefits», elle insiste sur le fait que, de manière globale, le libre-échange contribue à l’accroissement du PIB des pays concernés. Cependant, D. Autor souligne l’impact important qu’a eu le commerce avec la Chine au cours des dernières années, en raison de la concentration des coûts sur les travailleurs peu qualifiés issus du secteur manufacturier, ce qui justifierait la mise en place de politiques de redistribution. M. Autor souligne également que le choc de l’intégration commerciale avec la Chine est probablement passé et donc qu’en l’absence d’inflexion significative de la politique commerciale américaine, les effets du commerce devraient être moins importants à l’avenir.
  1. Relais d’opinion

Les éditorialistes américains ont suivi avec une grande attention les négociations sur le CETA en Wallonie, estimant qu’il s’agissait d’un test de la crédibilité de l’Union Européenne en matière commerciale.

  • La presse américaine s’est beaucoup intéressée au Parlement wallon durant le mois d’octobre, en raison de la réticence de cette Chambre à ratifier le CETA, l’accord de libre-échange UE-Canada. Politico a notamment diffusé une vidéo de Chrystia Freeland, la ministre canadienne du commerce international, dans laquelle elle estime que « l’UE n’est en ce moment pas capable de conclure un accord international même avec un pays qui a des valeurs aussi européennes que le Canada et même avec un pays aussi gentil et patient que le Canada. » Cet épisode a amené Politico à s’interroger sur le bien-fondé de la poursuite des négociations du TTIP « alors qu’une région avec la même population que l’Iowa peut mettre un terme à l’accord. » Le magazine Foreign Policy explique les difficultés que rencontrent le CETA, le TPP et le TTIP à la fois par un rejet des ALE observable en Europe et aux Etats-Unis et par le caractère dysfonctionnel de l’Union.
  • Selon le Wall Street Journal, la non-ratification du CETA aurait ébranlé la crédibilité de l’Union Européenne. Pour le WSJ, un rejet de l’accord aurait été une humiliation pour l’UE et aurait « plongé dans le coma » la politique commerciale européenne dans la mesure où l’UE et le Canada partagent de nombreuses valeurs, ce qui ferait du CETA un accord plus facile à conclure. Le WSJ rappelle que l’UE a négocié 7 ALE couvrant 31 pays qui sont en attente de ratification et mène actuellement 20 négociations couvrant 50 pays, dont les Etats-Unis, le Japon et le Mexique. Le journal conclut que l’UE est engagée dans un « concours de beauté » avec le Royaume-Uni, dans le but de convaincre ses partenaires de signer des ALE en priorité avec l’Union plutôt qu’avec les Britanniques.
  • Suite à la résolution des difficultés soulevées par la Wallonie, le New York Times a cité un certain nombre d’experts dont la plupart étaient pessimistes sur la possibilité de conclure de nouveaux ALE dans un futur proche.
  • Dans un article intitulé « The meaning of open trade and open borders», le New Yorker énumère les bienfaits et les coûts des accords de libre-échange, ces derniers étant portés de façon disproportionnée par des travailleurs non-diplômés. Le magazine rappelle que 150 millions d’Américains n’ont aucun diplôme du supérieur, soit 61% de la population adulte et que les effets du commerce international sont difficiles à distinguer de ceux du progrès technique qui intervient concomitamment. Il appelle à renforcer la formation continue, à investir dans les énergies renouvelables, à rendre les études supérieures moins coûteuses et à rendre le droit à une couverture santé portable.
  • Le site d’analyse politique 538 a réalisé un documentaire comparant Donald Trump et Ross Perot. Ce dernier s’est présenté à l’élection présidentielle de 1992 en candidat indépendant utilisant sa fortune personnelle et sa non-appartenance au monde politique pour obtenir 20 M de voix. Comme Donald Trump, M. Perot était très critique de la politique commerciale américaine et estimait que les alliés des Etats-Unis devaient davantage contribuer au financement de leur propre défense. 538 souligne que la principale différence entre Ross Perot et Donald Trump est que ce dernier ne s’est pas positionné comme un indépendant mais a choisi de se présenter sous l’étiquette républicaine, ce qui a significativement augmenté ses chances de remporter l’élection.

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