Nous avons lu… “WTF? What’s the Future and Why it’s Up to Us”, de Tim O’Reilly (2017)

Nous avons lu… “WTF? What’s the Future and Why it’s Up to Us”, de Tim O’Reilly (2017)

Tim O’Reilly est l’un des connaisseurs les plus précis des tendances en cours et à venir au sein de la Silicon Valley. Expert, futurologue, analyste, il a créé une société de conseil « O’Reilly Media », qui suit et conseille depuis trente ans un grand nombre d’acteurs de la Silicon Valley. Son dernier livre dresse un portrait sombre des évolutions technologiques actuelles, car le cadre très inégalitaire sur le plan économique et social dans lesquelles elles interviennent ne serait plus supportable. Utilisées pour maximiser le profit, sans autre considération sociale ou sociétale, les technologies pourraient accentuer les fractures sociales et provoquer une révolte susceptible de tout emporter, la science y compris. Il n’y aurait rien d’inéluctable à la marche en avant de la science et de la technologie. L’urgence est donc de construire un nouveau contrat social, adapté au XXIème siècle, en ne « fixant pas de limites à l’imagination ».

Le train des innovations peut faire dérailler le modèle social

1. Des merveilles qui côtoient de graves motifs d’inquiétudes. Les merveilles des innovations technologiques : ce sont le téléphone intelligent, les progrès de la médecine alliée à l’intelligence artificielle, les nouvelles technologies de reconnaissance faciale ou vocale etc. Mais ces mêmes techniques sont à l’origine des algorithmes utilisés pour influencer la campagne présidentielle américaine, de la concentration des pouvoirs économiques et des richesses, d’un monde de plus en plus dur pour les plus fragiles. Pour O’Reilly, ces évolutions dont la vitesse s’accélère, ne constituent pas un monde durable, ni socialement et ni politiquement.

2. Dans ce contexte, le problème principal n’est pas la technique ou l’évolution supposée vers l’autonomisation des machines, (qui ne serait d’ailleurs pas pour demain selon lui), mais l’évolution du capitalisme depuis 40 ans et la victoire des préceptes de la révolution conservatrice aux Etats-Unis. O’Reilly insiste sur deux points: (i) l’évolution de la gouvernance des entreprises américaines autour du concept de maximisation de la valeur pour l’actionnaire ; (ii) l’idée de plus en plus dominante que le travail humain constituerait avant tout un coût économique, qu’il conviendrait de réduire au maximum. Selon lui, la technologie est un outil. Les algorithmes sont des instruments dont les effets dépendent des finalités qui leur sont assignées. Mises en œuvre pour maximiser le profit, les technologies nouvelles accentueront les déchirures sociales. Mais il sera inopérant de chercher à régler les problèmes actuels uniquement à travers la mise en œuvre d’un agenda de régulation technologique. C’est à une autre échelle, sociale et politique, que doivent être traitées les tensions actuelles.

3. Sans changements rapides, une révolte est probable aux Etats-Unis. O’Reilly craint l’émergence d’une révolte qui confondrait dans sa colère le rejet des inégalités, de la précarité sociale, avec le refus de la science et le refus du futur (« l’âge de la machine » n’adviendra pas, puisque la révolte pourrait intervenir avant). O’Reilly ne partage pas la vision largement répandue au sein de la Silicon Valley, selon laquelle les évolutions technologiques sont inéluctables. Au contraire, rien n’est écrit. Il peut y avoir un retournement contre la science. O’Reilly conteste aussi l’idée selon laquelle les évolutions technologiques seraient « neutres » et avant tout portées par le principe de possibilité, c’est-à-dire selon lequel ce qui est possible techniquement est et doit être mis en œuvre. Les évolutions technologiques interviennent dans un cadre politique, social et intellectuel : elles dépendent du contexte. A ce stade, elles seraient essentiellement articulées par la recherche du profit, sans considération suffisante pour les impacts sociaux et sociétaux.

4. Par ailleurs et plus spécifiquement, l’économie de la Silicon Valley serait en train de se transformer en « casino ». Les « price earning ratio » –différence entre la valorisation et les profits- des sociétés technologiques atteignent des niveaux astronomiques : (au moment de la publication du livre) 188 pour Amazon, 64 pour Facebook, 29 pour Google (le ratio moyen calculé par S&P étant de l’ordre de 26). Pour des sociétés comme You Tube ou Uber, le niveau serait « infini » car ces sociétés ne sont, à ce jour, pas rentables. Les niveaux de valorisation actuels seraient comparables à une « super monnaie » qui permettrait aux entreprises numériques de bousculer l’économie traditionnelle, de monopoliser l’acquisition des talents sur le marché du travail. La recherche de la valorisation induirait aussi une course à la taille et à la croissance externe.

Quelles pistes de réforme

5. O’Reilly refuse de dissocier les problématiques de l’économie numérique de celle du reste de l’économie. La précarité est générale dans l’économie américaine et notamment dans les emplois partiels dont la couverture au titre de l’assurance santé n’est légalement pas obligatoire en deçà de 29 heures hebdomadaires si bien que le salariat qui a cours dans l’économie traditionnelle n’a rien de protecteur. Quant à elle, l’économie numérique n’est pas uniquement destructive des protections, car elle permet des progrès sociaux (horaires choisis, Uber et Lyft constituent aussi des « filets de sécurité », à certains moments de la vie).

6. L’enjeu est plutôt de reconstruire de nouvelles protections sociales : (i) un fonds d’assurance sociale pour les personnes travaillant à mi-temps, (ii) un cadre de portabilité des droits sociaux qui seraient attachés au travailleur et non à l’employeur, ce qui permettrait à un employé cumulant plusieurs emplois de cumuler des droits sociaux sur un seul compte, ce qui n’est pas possible aujourd’hui. Ce serait d’après O’Reilly un progrès important, mais l’idéal étant la mise en place d’une assurance santé universelle.

7. La reconstruction d’une société plus équilibrée passera aussi par un rôle accru de l’Etat. Mais l’Etat doit se reformer pour être à la fois plus légitime et plus efficace. Sur les questions de légitimité, en particulier, la lenteur de l’Etat et des administrations publiques n’est plus compatible avec l’accélération induite par les applications numériques proposées par le secteur privé. O’Reilly donne l’exemple de la réforme du programme social du Nutrition Assistance Program, dont les procédures d’accès ont été révolutionnées par des informaticiens bénévoles, qui ont fait évoluer le système de procédures papiers très lourdes à une application pour téléphonie, qui prend quelques minutes à compléter.

8. Vers une transformation en Etat plateforme ? O’Reilly souligne les similitudes existant selon lui entre l’Etat et les plateformes numériques. Comme les GAFA, l’Etat offre une infrastructure, sur laquelle peuvent se développer les activités privées comme des applications numériques. Comme l’Etat, les GAFA mettent en œuvre des règles pour assurer le bon fonctionnement de leurs systèmes. Comme l’Etat, ils prélèvent une part du revenu pour fonctionner (Apple prélève 30% des recettes des applications sur l’Apple store vs fiscalité) etc. Pour l’Etat, ces plateformes peuvent composer un modèle pour évoluer d’une « logique de distributeur automatique » ie vending machine (« on met des pièces dans la machine et on attend un service, si on n’est pas content on ne peut rien faire à part secouer la machine ») à une « logique de plateforme », c’est-à-dire le développement d’applications par le secteur privé. Pour cela, l’Etat à la capacité de mettre à disposition les données publiques, (Google Maps fonctionne sur la base de l’utilisation des données cartographiques publiques américaines). En complément des fonctions régaliennes de base, ceci permettrait un développement de l’innovation que l’Etat pourrait encourager dans les directions qui lui importent le plus, en matière de politiques publiques.

9. La régulation et l’évaluation des politiques publiques peuvent être révolutionnées par le bon usage des données. A ce titre, un contrat pourrait lier les administrations publiques et les secteurs innovants, associant l’encouragement des innovations par des réglementations légères ex ante (light regulation), avec la transmission (obligatoire) des données par les entreprises au régulateur, afin de permettre le cas échéant l’adaptation du cadre normatif ex post, en connaissance de cause (cela suppose cependant que l’administration se dote des compétences nécessaires).

10. Le livre insiste aussi sur les risques d’une société de la surveillance, la déstabilisation des médias par les réseaux sociaux ou les fake news. Mais O’Reilly hésite et ne prononce pas complètement entre le recours à l’autorégulation ou l’institution de normes régaliennes. Son regard est cependant sombre sur le fonctionnement de l’internet commercial, dont le fonctionnement intrinsèque continuera à reposer – en l’absence de contrôle- sur « la manipulation des personnes » (des informations, des algorithmes, etc). La conclusion naturelle du raisonnement –mais cela n’est pas dit par le livre- serait le recours à des mesures fortes (par exemple, la suppression de la non responsabilité des plateformes s’agissant des contenus, cf. Digital Millenium Copyright Act).

Commentaire : Le livre de Tim O’Reilly est important à la fois par la personnalité de l’auteur, son influence, sa compétence sur les sujets technologiques et numériques, mais aussi par la tonalité et les recommandations : (i) il faut reconstruire un contrat social aux Etats-Unis, en s’appuyant sur les évolutions actuelles et en imaginant des cadres nouveaux ; (ii) les esprits brillants de la Californie doivent d’urgence investir leurs talents et leur imagination dans la réinvention de la démocratie et de l’Etat (providence) XXIème siècle.

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