Nous avons lu… « Hillbilly Elegy », de J. D. Vance (2016)

Nous avons lu… « Hillbilly Elegy », de J. D. Vance (2016)

L’auteur décrit son enfance dans l’Amérique des Appalaches, et la rupture constituée par son passage par l’armée puis son entrée à Yale. Le livre, publié en 2016, a constitué un témoignage opportun sur l’Amérique blanche, pauvre et rurale qui a porté D. Trump au pouvoir, si peu présente dans les médias et la culture américains.

UNE ENFANCE DANS LES MILIEUX BLANCS PAUVRES DES APPALACHES

1. Le cœur de la culture « hillbilly». Les ancêtres de J.D. Vance étaient métayers ou mineurs, travailleurs pauvres au cœur de la culture « hillbilly » (littéralement, les « gars des collines »). Ses grands-parents ont dû quitter le Kentucky lorsque sa grand-mère est tombée enceinte lycéenne et hors mariage. Ils ont rejoint une ville de l’Ohio, Middletown, restant au cœur de la région industrielle de l’est américain des Appalaches. En Ohio ils ont accédé à la classe moyenne grâce à une usine métallurgique (Armco Steel). L’usine fournissait des emplois à vie et des bénéfices sociaux à la plupart des lycéens diplômés, et construisait des écoles, des parcs, etc. Les emplois ont commencé à disparaître dans les années 70 et 80, puis l’usine a fermé. 

2. La désintégration familiale à la perte du statut économique. L’alcoolisme (dont le père et le grand père de l’auteur ont souffert), la drogue (sa mère a fait plusieurs passages en centre) et la violence font partie du quotidien. Cette violence est à l’école, dans la rue, mais surtout domestique. Sa mère est frappée régulièrement par les hommes qui l’entourent (l’auteur aura connu auprès de sa mère 5 maris et 12 beaux-pères), sa grand-mère arrose d’essence son grand père ou menace au fusil un vendeur qui avait fait une remarque à son petit-fils.

3. L’armée et les études comme portes de sortie. L’auteur est recueilli adolescent par ses grands-parents. Il rejoint l’armée après le lycée, puis, après un passage par l’université de l’Ohio State, il est accepté à l’école de droit de Yale. Il travaille désormais pour une société de capital-risque en Californie.

DES CONSEQUENCES SOCIALES ET POLITIQUES PROFONDES ET DURABLES

4. Une culture fière de ses valeurs mais qui souffre de dissonance cognitive. La culture hillbilly est structurée par des valeurs. Certaines sont positives : la loyauté, l’amour du pays – sa grand-mère avait deux Dieux, Jésus et les Etats-Unis. Elles sont aussi négatives : la méfiance, l’entêtement, le manque de curiosité, le sexisme. Sa communauté souffre selon lui d’une « dissonance cognitive » : le lien entre la réalité qu’elle vit et les valeurs qu’elle prêche est brisé. L’importance de la famille dans un monde où les mères seules et la violence font partie du quotidien, celle du travail quand certains vivent uniquement des aides sociales, et même le rapport à la religion, qui avait longtemps structuré les communautés (« au milieu de la Bible Belt, la participation à l’Eglise n’a jamais été aussi faible ») : autant d’exemples de cette dissonance cognitive collective.

5. Des effets psychologiques durables. L’auteur conserve des réflexes de son enfance, marqueurs d’une culture qui continue de produire ses effets lorsque les stigmates éducatifs et économiques ont disparu. A Yale il a dû cacher des habitudes alimentaires : « aller manger chez Cracker Barrel avec mes grands-parents était un sommet gastronomique. A Yale c’était une crise de santé publique ». Plus tard il a dû faire des efforts pour mieux gérer les situations de conflits avec sa femme. Selon lui, « la mobilité sociale n’est pas uniquement une affaire d’argent ou de statut, c’est avant tout un changement de style de vie. »

6. Un cynisme organique. L’absence de cadre et d’alternatives  couplée à un sentiment de vase clos conduisent à des renoncements : « il y a quelque chose de spirituel dans le niveau de cynisme de cette communauté ». L’auteur raconte comment encore aujourd’hui, dans des situations difficiles, il doit lutter contre le sentiment de fatalité et l’envie d’abandonner qui l’assaillent. Une des raisons derrière ce pessimisme et ce sentiment de déconnexion est l’absence de mythologie commune avec le reste de l’Amérique (les G.S Patton, B. Aldrin ou R. Reagan du passé). « Plus rien ne nous lie au tissu de la société américaine » – un détachement culturel aux effets désastreux dans une communauté si fière de son amour du pays.

7. Un entre soi et un cynisme qui éclairent le rapport à la vérité. Ses amis et sa famille sont persuadés que les médias et les hommes politiques mentent, et que les universités et les offres d’emploi sont inaccessibles. Il entend régulièrement des proches affirmer que B. Obama a des liens avec les islamistes intégristes. Davantage que du racisme, c’est selon l’auteur la personnalité du 44ème Président (brillant, riche et éduqué) qui explique la haine qu’il déclenche chez certains proches. B. Obama frappe au cœur de leurs insécurités et génère du ressentiment « non pas parce qu’il a tort mais parce qu’on sait qu’il a raison ». Il est un bon père alors que tant ne le sont pas, et sa femme dit à tous qu’il faut mieux nourrir les enfants. Les chaînes d’information comme Fox ne sont pas particulièrement mises en cause par l’auteur – elles sont perçues comme des élites et ne sont à ce titre pas crues non plus. Le cœur du problème réside selon lui dans des chaînes de mails, les réseaux sociaux, et chez certains animateurs radios.

UNE VISION CONSERVATRICE DE LA RESPONSABILITE

8. La responsabilité et les rôles respectifs de l’économie et de la culture. Pour l’auteur, l’effondrement du corps social et culturel joue un rôle au moins aussi important que l’insécurité économique et la mondialisation dans la situation qu’il décrit. Il considère qu’il s’en est sorti grâce à sa grand-mère, qui lui a fourni un cadre à l’adolescence. Il se souvient à l’inverse d’un ami de lycée qui lui a annoncé il y a quelques années qu’il démissionnait parce qu’il n’aimait pas se lever tôt. Il avait ensuite accusé sur Facebook « l’économie Obama ». L’auteur aime sa communauté et admire certaines de ses valeurs, mais il est persuadé qu’elle porte en elle les causes de ce qui lui arrive, et est très critique des comportements qu’il y constate.

9. Des limites à l’intervention publique. L’auteur a fréquenté des écoles publiques qu’il juge respectables, mais sa vie à la maison était si chaotique qu’il ne pouvait se concentrer dans la journée. Les programmes sociaux étaient pour la plupart bien intentionnés, mais mal mis en œuvre en permettant à une « minorité importante » de vivre assistée. La frustration ressentie par la petite majorité qui travaille et fait les efforts explique en grande partie selon lui la transition de cette région d’un vote démocrate vers un vote républicain.

Commentaire : Le récit de l’enfance de l’auteur et la plongée dans les ressorts psychologiques de sa communauté constituent des témoignages utiles sur une partie de la population largement absente des médias et de la culture américaine, et qui fait l’objet de nombreux fantasmes liés à son rôle croissant dans l’électorat républicain et sa contribution à l’élection de D. Trump.

La partie sur les conséquences politiques, plus controversée, doit davantage être vue comme une grille de lecture personnelle des causes et des conclusions à en tirer. Une telle grille personnelle justifie ce que certaines critiques ont perçu comme des raccourcis ou généralisations hâtives. Elles n’en sont pas moins intéressantes et méritent d’être intégrées au débat plus global sur la montée des inégalités et sur l’effondrement de tout un corps social et culturel au cœur de l’Amérique, et ses conséquences politiques.

 

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