Nous avons lu… « Capitalism without Capital », de J. Haskel & S. Westlake

Nous avons lu… « Capitalism without Capital », de J. Haskel & S. Westlake

Jonathan Haskel, professeur d’économie à l’Imperial College de Londres, et Stian Westlake, membre du comité national britannique pour l’innovation, s’intéressent dans cet ouvrage au passage d’une économie fondée sur les biens tangibles à une économie où la production repose principalement sur des biens intangibles. Cette transformation structurelle serait, selon les auteurs, lourd de conséquences pour la croissance, les inégalités, la structure financière de l’économie ainsi que pour les réponses publiques souhaitables.

1. On peut aujourd’hui observer une croissance des investissements destinés aux actifs intangibles. Alors qu’historiquement les entreprises investissaient dans des actifs physiques, la part de la valeur ajoutée provenant d’actifs intangibles n’a cessé de croître. Au cours de la période 1993-2013, la part moyenne du PIB provenant d’investissement dans les actifs tangibles et intangibles est sensiblement la même en France (environ 10%) tandis qu’aux Etats-Unis la première est inférieure à la seconde (12% contre 14%). Plusieurs explications à ce phénomène sont avancées par les auteurs : (i) le développement des technologies renchérit le coût des secteurs nécessitant une main d’œuvre abondante (Baumol, 1966). Or il s’agit de secteurs requérant des investissements intangibles massifs ; (ii) les récentes avancées technologiques permettent de nouvelles opportunités qui sont rapidement rentabilisables ; (iii) la dérégulation du marché du travail tend à favoriser l’investissement dans l’intangible (Corrado et. al, 2013) ; (iv) pour les économies développées, proches de leur frontière technologique, le surcroît de croissance provient principalement de l’innovation qui en retour dépend largement d’investissements dans les actifs intangibles (R&D) ; (v) la mondialisation agrandit les marchés et exige une capacité de duplication d’un produit à grande échelle, capacité qu’offrent aujourd’hui par les actifs intangibles.

2. Définir et mesurer correctement les actifs intangibles est une tâche compliquée. L’investissement advient lorsqu’une entreprise acquière un actif immobilisé (fixed asset) ou dépense ses ressources pour améliorer cet actif. Les actifs immobilisés, qui peuvent être corporels ou incorporels, comprennent l’ensemble des biens destinés à être conservés de façon durable par une entreprise et qui lui généreront en contrepartie des avantages économiques futurs. Mesurer ces actifs immobilisés incorporels n’est toutefois pas aisé. Le paradoxe de Solow (1987) avait posé cette question, qui a trouvé une réponse statistique et comptable d’une part dans les travaux du Bureau of Economic Analysis (BEA) sur la mise en place d’indices de prix relatifs aux composants électroniques des ordinateurs et de softwares, et d’autre part avec les travaux pionniers de C. Corrado, C. Hulten et D. Sichel (2009). Ces derniers classifient les investissements intangibles en 3 catégories que sont les données informatiques, la propriété de l’innovation et les compétences économiques. En dépit de l’apparente simplicité de cette taxinomie, mesurer la valeur de l’investissement intangible pose au moins deux problèmes : (i) la réussite d’un projet peut être largement sous-estimée si l’on garde uniquement le coût de l’investissement initial ; (ii) il est difficile d’ajuster le temps investi par un individu dans une tâche relevant effectivement d’un investissement dans l’intangible (i.e : les consultants passent-ils plus de temps à effectuer de la recherche ou de l’administratif ?).

3. De par leurs caractéristiques intrinsèques, les actifs intangibles modifient profondément la structure de l’économie. Les auteurs mettent en évidence 4 caractéristiques spécifiques aux actifs intangibles : (i) ceux-ci peuvent être facilement répliqués à grande échelle (scalibility), en particulier parce que les actifs intangibles bénéficient généralement d’externalités de réseau ; (ii) l’investissement dans les actifs intangibles tend à être un coût irrécupérable (sunk cost), les actifs intangibles étant difficilement transférables à d’autres entités ; (iii) les actifs intangibles comportent des externalités positives pour leur environnement (spillover) ce qui amène à penser à la fois la structure institutionnelle leur étant associée mais également le cadre géographique offert ; (iv) les actifs intangibles profitent de synergies. Ces 4 caractéristiques amènent, selon les auteurs, à des scénarios fréquents de winner-takes-all et d’erreurs comptables fréquentes concernant l’estimation de la croissance.

4. J. Haskel et S. Westlake voient dans cette nouvelle forme de « capitalisme sans capital » une explication à la stagnation séculaire ainsi qu’à l’augmentation des inégalités. La difficulté à mesurer correctement l’investissement dans les intangibles pourrait expliquer partiellement la faiblesse de l’investissement. D’autre part, les externalités de réseau dont profitent les investissements dans les actifs intangibles pourraient éclairer l’hétérogénéité des niveaux de profits entre entreprises, qui ne semblent pas coïncider avec la faiblesse de l’investissement. Enfin, on pourra noter que cette nouvelle forme de capitalisme n’entrerait pas en contradiction avec la théorie de Gordon (2016), relative à la faiblesse du surcroît de productivité permis par la récente révolution technologique. Outre la stagnation séculaire, les auteurs pensent que cette forme nouvelle de capitalisme exacerbe (i) les inégalités de revenu via une automatisation des métiers peu qualifiés (Autor, 2013) et via une « starisation » (Rosen, 1981) des meilleurs programmeurs ou managers ; (ii) les inégalités de patrimoine, qui sont corrélées avec le prix de l’immobilier, influencé lui-même par l’urbanisation croissante conséquente aux nouvelles technologies (Graeber, 2011) ; (iii) les inégalités de profits entre les entreprises des nouvelles technologies et les entreprises d’autres secteurs économiques.

5. Cette transformation pose un certain nombre de défis, qui appellent une réponse forte du politique. Le principal défi actuel identifié par les auteurs concerne les marchés financiers : (i) les banques n’acceptent que rarement les actifs intangibles en tant que collatéral – Mann (2014) documente toutefois que 16% des brevets enregistrés aux Etats-Unis ont été utilisés comme collatéraux à un moment donné – ; (ii) les actifs intangibles ne peuvent actuellement pas être comptabilisés dans les ratios de capitaux et solvabilité ; (iii) les actifs intangibles étant perçus comme des coûts irrécupérables, les entreprises s’appuyant majoritairement sur ceux-ci ont tendance à surinvestir (sunk-cost fallacy) ce qui peut, selon les auteurs, participer au gonflement d’une bulle financière. Afin de répondre à ces défis, les auteurs proposent d’éliminer les incitations fiscales à l’endettement (déductibilité des intérêts) pour que les entreprises se tournent vers un financement par fonds propres. Par ailleurs, les auteurs proposent succinctement de mener une politique territoriale qui soit favorable à l’implantation de start-ups, de mettre en place un cadre juridique autorisant la propriété intellectuelle en tant que collatéral et une d’augmenter les dépenses publiques en matière de R&D.

Commentaire : Loin d’un ouvrage destiné à un public d’initiés, Capitalism without capital tente d’allier pédagogie et analyse claire d’un sujet déjà très en vogue : l’économie des biens immatériels. Discutant d’une thématique d’actualité, les auteurs offrent ici des clés de lecture intéressantes, notamment en ce qui concerne les problématiques de stagnation séculaire et d’inégalités. Les recommandations destinées aux politiques publiques se montrent toutefois succinctes. On aurait par exemple apprécié une solution simple à l’inclusion d’une métrique sur les investissements intangibles dans la comptabilité nationale et le calcul du PIB. Dans sa fonction pédagogique, cet ouvrage rassemble cependant des articles et chiffres intéressants, qui permettent notamment de mieux saisir le débat académique sur la question des actifs intangibles.

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