De l’indépendance à la « domination énergétique » ?

De l’indépendance à la « domination énergétique » ?

Les États-Unis connaissent depuis plusieurs années une forte croissance de leur production de gaz naturel et de pétrole liée à l’exploitation de ressources non-conventionnelles. Conformément aux engagements de campagne du président, l’administration Trump entend favoriser le développement de ces ressources, relancer la production de charbon et du nucléaire. Dans le même temps les énergies renouvelables sont en forte croissance. Dans ce contexte, le pays est sur le point de devenir autosuffisant. Ces évolutions peuvent-elles conduire à la « domination énergétique » que la nouvelle Administration appelle de ses vœux ?

Une abondance de ressources énergétiques

1. Un leadership sur le gaz naturel, le pétrole et les biocarburants  

La révolution du gaz de schiste (53% de la production américaine de gaz commercialisée en 2015) a permis aux États-Unis de devenir le premier producteur mondial de gaz naturel depuis 2010. Les Etats-Unis sont en situation de surabondance gazière. Le prix de marché du gaz américain situé en dessous de $3 le million de British Thermal Unit (BTU) est le plus intéressant au monde. Aussi, des opérateurs gaziers se tournent depuis le début de l’année 2016 vers les exportations de gaz par gazoducs vers le Mexique mais aussi sous forme liquéfiée (GNL). Plusieurs projets de création de terminaux méthaniers d’exportation ont ainsi été approuvés ces deux dernières années par les autorités américaines. En 2017, les exportations américaines de GNL ont augmenté significativement du fait de l’entrée en service de ces nouvelles usines de liquéfaction et d’une forte demande sur les marchés. Mais les volumes sont encore faibles dans l’absolu (2,6% de la production), et les perspectives de plus long terme sont très variables en fonction des prix mondiaux du gaz.

Prix du gaz aux États-Unis et en Europe

La production américaine de pétrole (supérieure à 10 millions de barils/ jours depuis le début de 2018), notamment de schiste (52%), est repartie à la hausse depuis le milieu de l’année 2016 et compromet les efforts de réduction de l’offre entrepris depuis la fin 2016 par l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et la Russie afin de faire remonter les prix [1]. Cependant, la décision en mai 2018 du Président Trump de retirer les États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien et l’instauration de nouvelles sanctions pourraient bouleverser les marchés mondiaux. Une hausse des prix serait susceptible de profiter aux entreprises pétrolières et gazières américaines dans un contexte où celles-ci ont déjà réduit leurs coûts et augmenté leur productivité de 25% en moyenne, rendant l’exploitation de certaines réserves de pétrole de schiste de nouveau rentables, notamment au Texas, puisque le seuil de rentabilité est passé en-dessous des $40 le baril pour le pétrole on-shore. Désormais – et alors que la production de pétrole américaine ne couvre que 60% des besoins de consommation du pays – un tiers des trois millions de barils jour de pétrole produits au Texas sont exportés. Toutefois l’intervention en juin 2018 du Président Trump en amont du sommet de l’OPEP et de l’Arabie Saoudite illustre les limites de l’indépendance des Etats-Unis, du moins à court terme.

Par ailleurs, en 2016 les États-Unis, étaient les premiers producteurs mondiaux de bio-carburants, assurant à eux seuls 44% de la production mondiale, principalement à partir de bioéthanol (cf. analyse de l’économie américaine    n° #2018-03).

Enfin, la production de charbon était de 739 millions de tonnes américaines (670 Mt) en 2017, en baisse de 18% par rapport à 2015. Cette baisse résulte essentiellement de l’abondance de gaz naturel à bas coût et du développement des énergies renouvelables. L’administration Trump entend néanmoins « revitaliser » ce secteur.

2. Le mix électrique voit progresser la part du gaz et des énergies renouvelables aux dépens du nucléaire et du charbon

En 2016, environ 4 080 TWh d’électricité ont été produits aux États-Unis. Environ 65 % de cette production d’électricité provient de combustibles fossiles, principalement charbon et gaz naturel. Le parc nucléaire américain comprend 99 réacteurs avec une capacité de 99 GW. Il assure environ 20 % de la production d’électricité. A l’heure actuelle, le faible prix du gaz d’une part, et la baisse du coût des énergies renouvelables [2] d’autre part, menacent la viabilité économique de la filière nucléaire. En Caroline du Sud, l’un des deux derniers projets de centrale nucléaire en cours de construction a été  abandonné à l’été 2017.  Enfin, 10% de la production électrique provenait du solaire et de l’éolien (avec respectivement 40 GW et 82 GW de capacités installées fin 2016). Les autres sources d’énergies renouvelables comptent pour 5% de la production (hydroélectricité, géothermie,…). Les objectifs de développement des énergies renouvelables que se fixent les Etats fédérés, l’attente des consommateurs et des entreprises favorisent leur développement rapide malgré une politique de soutien de l’administration fédérale peu favorable à ces énergies.Comme pour les hydrocarbures, le réseau américain d’électricité est très interconnecté avec celui du Canada. L’interconnexion avec le Mexique est en revanche beaucoup plus récente et moins développée. Ce secteur est aussi marqué par le développement rapide des technologies du stockage par batteries intégrées au réseau, ou le stockage résidentiel du fait de la baisse de leurs coûts et après l’adoption en février 2018 d’une décision par le régulateur fédéral de l’énergie, facilitant leur prise en compte par les marchés organisés de l’électricité.

Evolution du mix électrique aux États-UnisSource : U.S. Energy Information Agency

Quels enjeux énergétiques aux Etats-Unis ?

3. Les énergies renouvelables menacent-elles la stabilité du réseau électrique ?

Le secrétaire du département de l’Énergie Rick Perry a commandé le 14 avril 2017 à ses services un audit des règlements fédéraux et des aides aux énergies renouvelables, visant à évaluer si des politiques fédérales peuvent affecter la résilience et la fiabilité de l’approvisionnement électrique des centrales électriques de production de base, généralement alimentées par le charbon, le gaz naturel ou le nucléaire. Le rapport publié le 25 août 2017 par le département de l’énergie arrive à une conclusion opposée. D’après le rapport, le prix bas du gaz naturel a été le principal facteur à l’origine du déclin de la production nucléaire et des centrales à charbon, et le réseau serait plus résilient à mesure qu’il est alimenté par des sources plus renouvelables et par la production d’électricité à partir de gaz naturel. Le rapport souligne également que cette diversification a permis de réduire les prix de gros de l’électricité et de maîtriser la croissance des coûts de l’électricité pour les consommateurs. Il préconise néanmoins de soutenir les productions nucléaires et thermiques à charbon non rentables qui demeurent importantes pour garantir résilience du système électrique. Le Président Trump a demandé le 1er juin 2018 au Secrétaire à l’énergie de prendre des mesures immédiates pour prévenir la fermeture de ces installations.

Une remise en cause des crédits d’impôts fédéraux venant en soutien des énergies renouvelables semble toutefois peu probable car ces aides bénéficient d’un soutien bipartisan et ont été reconduites en 2015 à la suite d’un accord donné par le Congrès pour lever l’interdiction en vigueur depuis 1975, d’exporter du pétrole brut. Le Tax Cuts and Jobs Act adopté par le Congrès en décembre 2017 a préservé ces incitations fiscales.

4. L’administration au secours de l’industrie solaire en difficulté

En dépit de perspectives d’installation de capacités photovoltaïques orientées à la hausse du fait de la baisse des coûts, les principaux fabricants américains de panneaux solaires connaissent d’importantes difficultés liées à la concurrence des panneaux solaires asiatiques dont le coût de production est inférieur. Cela a notamment conduit l’une de ces entreprises, la société Suniva à solliciter des mesures de protection pour limiter l’importation de panneaux étrangers [3]. Après examen de cette requête, l’administration a décidé le 23 janvier 2018 d’imposer des droits additionnels sur les importations des panneaux photovoltaïques importés.

5. Quelle place pour les politiques énergétiques des États fédérés ? Le rôle des États fédérés suscite un intérêt grandissant du fait du désalignement entre la politique énergétique fédérale et celle défendue par certains grands États. Les États fédérés disposent d’un grand nombre de leviers pour mettre en œuvre leurs politiques énergétiques. Toutefois se pose la question d’un fonctionnement efficace des marchés alors que des États fédérés prennent des décisions indépendantes de ces marchés (subventions au nucléaire, objectifs ambitieux de développement des énergies renouvelables). Certains acteurs au niveau des États estiment que les marchés ne sont pas en mesure de répondre aux objectifs fixés en termes de développement des énergies renouvelables pour réduire les émissions de CO2. D’autres acteurs industriels considèrent que l’aide des États est nécessaire pour endiguer la fermeture des installations nucléaires ou des centrales à charbon. D’autres encore estiment que les initiatives des États conduisent à augmenter la facture des consommateurs et découragent les investisseurs souhaitant financer de nouvelles centrales électriques.

6. L’acceptation sociale des infrastructures énergétiques

Dès sa prise de fonctions, Donald Trump a signé une série de décrets exécutifs et mémorandums visant à faciliter et relancer des projets d’infrastructures énergétiques. Deux de ces dispositions visent à relancer les projets d’oléoducs controversés Keystone XL et Dakota Access, dont la construction avait été bloquée par l’administration Obama. De nombreuses autres infrastructures sont nécessaires afin d’acheminer les hydrocarbures ou l’électricité issue des fermes solaires et éoliennes des zones de production souvent éloignées des marchés de consommation. En dépit de leurs autorisations, ces projets se heurtent souvent à de nombreuses oppositions locales qui freinent leur développement.

7. La problématique émergente de la sécurisation cyber du réseau

Dans le contexte de fortes tensions avec la Russie, la Corée du Nord, ou l’Iran, les autorités américaines doivent faire face à la multiplication d’attaques et la question de la cybersécurité et de résilience des infrastructures énergétiques prend de l’ampleur. Dans ce cadre, le décret présidentiel du 11 mai 2017 sur la stratégie nationale en matière de cyber sécurité fait des infrastructures énergétiques des infrastructures critiques dont la défense cyber doit être assurée et coordonnée par l’Etat fédéral.

Vers une « domination énergétique » ?

8. Priorité à l’accès à de nouveaux gisements énergétiques domestiques

La politique énergétique de l’administration Trump repose sur trois piliers : (i) la suppression de toutes les barrières réglementaires au développement de toutes les énergies, (ii) le soutien diplomatique au développement des exportations d’énergie (gaz et pétrole de schiste) et (iii) l’accès à l’indépendance énergétique à brève échéance [4]. Ainsi, plusieurs décrets exécutifs publiés depuis janvier 2017 visent à réviser les politiques énergie-climat adoptées par l’administration Obama ou à favoriser l’accès aux ressources énergétiques, principalement d’origine fossile, sur les terres fédérales. L’annonce du 1er juin par le Président Trump de l’intention des États-Unis de sortir de l’Accord de Paris s’inscrit dans cette démarche [5].

Par ailleurs, le Président Trump a présenté en juin 2017 plusieurs initiatives visant à revitaliser le secteur du nucléaire et à favoriser les exportations de gaz naturel liquéfié et de charbon. A cette occasion, il a promu le concept de « domination  énergétique» des États-Unis (« energy dominance ») [6], consacré par la stratégie nationale de sécurité publiée en décembre 2017 par la Maison blanche. Il s’agit de la notion traditionnelle d’indépendance énergétique déjà mise en avant par les administrations précédentes depuis 1973 et visant désormais à  développer davantage l’influence internationale des USA en exportant leurs ressources et technologies énergétiques sur les marchés du monde entier. Toutefois, le prix des énergies sur les marchés restera un facteur déterminant pour la réussite de cette politique.

9. Diplomatie énergétique et commerciale

La politique énergétique internationale des États-Unis a été précisée, notamment à l’occasion du communiqué du G20 de Hambourg en juillet. La Maison blanche entend notamment utiliser les exportations de gaz naturel liquéfié comme instrument de sa politique commerciale, en générant des emplois sur le sol américain et réduisant ses déficits commerciaux. Le département du Trésor a par ailleurs indiqué le 17 juillet 2017 vouloir  utiliser le droit de vote des États-Unis aux conseils d’administrations de la  Banque mondiale et d’autres banques multilatérales de développement pour «aider les pays à accéder et à utiliser les combustibles fossiles de manière plus propre et plus efficace» [7], réorientant la doctrine en vigueur sous l’Administration Obama. Dans cette perspective, les États-Unis envisagent de lancer une coalition internationale pour promouvoir ces technologies, en réaction à l’alliance anti charbon lancée en novembre 2017 par le Canada et le Royaume-Uni à Bonn lors de la COP23.

Sur le théâtre européen, l’accent est mis sur la sécurité des approvisionnements énergétiques, avec le souhait que la dépendance gazière de l’Union européenne par rapport à la Russie soit réduite, dans la continuité des coopérations engagées avec l’administration Obama.

Dans ce cadre, le département d’État suit de près les progrès réalisés dans la mise en œuvre du troisième paquet relatif au marché européen de l’énergie, les réformes dans ce secteur en Ukraine, ou encore le développement d’interconnexions gazières bidirec-tionnelles. Les États-Unis soutiennent les progrès dans les projets de gazoducs qui devraient acheminer du gaz naturel d’Azerbaïdjan en Europe via la Turquie. En revanche cette administration s’oppose aux projets de gazoducs qui contournent l’Ukraine sans apporter de réelle diversification de la source [8]. Tel est notamment le cas du projet Nordstream II entre la Russie et l’Allemagne. Pour sa part, le Congrès a voté fin juillet 2017 à une écrasante majorité de nouvelles sanctions à l’encontre de la Russie afin de la contraindre à mettre en œuvre les accords de Minsk. Ces sanctions sont susceptibles d’affecter plusieurs entreprises européennes du secteur de l’énergie.

Enfin, la coopération entre l’Union européenne et les États-Unis qui s’inscrit dans un partenariat établi en 2009 a été relancée en juillet 2018 après plus de deux années de pause.

Le programme énergétique de l’administration Trump, s’il redonne ou renforce temporairement la confiance dans l’industrie des énergies fossiles interroge à l’heure où une majorité de pays considèrent leurs émissions comme une menace pour le climat. De plus une stratégie de développement des exportations de gaz inquiète certains acteurs industriels américains fortement dépendants et qui redoutent une hausse des prix de l’énergie ; les sanctions américaines sur l’Iran pourraient également accroître les prix mondiaux du gaz et du pétrole dans les prochains mois.

BIBLIOGRAPHIE

[1] OPEC ‘no longer in control’ of oil prices, CNN, 18 mai 2017

[2] Revolution…now, US DoE, septembre 2016

[3] US solar power groups await ITC ruling on higher tariffs? Financial Times, 21 mai 2017

[4] An America First Energy Plan, Maison Blanche

[5] Statement by President Trump on the Paris Climate Accord, Maison Blanche 1er juin 2017

[6] Remarks by President Trump at the Unleashing American Energy Event, 29 juin 2017, US DoE

[7] Treasury Guidance for U.S. Positions on Multilateral Development Banks Engaging on Energy Projects and Policies, 17 juillet 2017

[8] Energy issues affecting Europe, including energy security and cooperation, DoS, 1er juin 2017.

 

 

 

 

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